Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste

Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Éd. Gallimard, 2013, 496 p.

Le philosophe et sociologue Gilles Lipovetsky est connu dans le monde de l’art pour avoir écrit principalement L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain (Éd. Gallimard, 1983). Dans cet essai, il est question des nouvelles expressions artistiques à l’âge postmoderne. Son plus récent livre, écrit en collaboration, dresse plutôt un portrait exhaustif de la situation actuelle de notre idéal de beauté du moment que celui-ci participe au sein d’une culture de masse à ce qu’ils nomment « le capitalisme artiste ». Comme système économique basé sur le profit, le capitalisme est souvent étiqueté de façon péjorative. Sur le plan esthétique, il correspond à la laideur et au gaspillage. Il est dénoncé « comme machine destructrice des valeurs » et « d’enlaidissement du monde ».

Pour les auteurs, cependant, le capitalisme a aussi, depuis ses tout débuts, la volonté de modeler notre style de vie, de mobiliser nos goûts et notre recherche du bien-être. Alors que le 18e siècle rêvait encore de l’artiste éducateur face à un spectateur émancipé capable de jugement au sein de la sphère publique, le capitalisme va lentement, mais sûrement, intégrer les valeurs esthétiques de l’hyperconsommation esthétique et faire du spectateur un acteur essentiel au sein de cette nouvelle culture consumériste. Dans cette optique, la vie est rêvée comme oeuvre d’art, le mieux vivre est signe de bonheur.

On le voit, à l’âge du capitalisme artiste, l’économie et l’esthétique ne sont plus contradictoires. Il fait rimer beauté et rentabilité. On est loin, dès lors, des expériences esthétiques réservées à une élite. L’art, à l’âge du capitalisme artiste, se conforme aux réalités économiques mondialisées. Devenues produits culturels, les oeuvres intègrent l’idéal d’une vie réussie. Elles participent de l’épanouissement de soi. « Le capitalisme artiste apparaît comme un vecteur majeur d’esthétisation du monde et de l’existence ». Avec tous les nouveaux canaux de communication, le capitalisme de l’hyperconsommation renvoie le spectateuracteur à son intelligence de consommateur. L’hypermodernité, à la fois réflexive et émotionnelle, favorise la démocratisation de la culture. Elle s’établit sur l’idée que nous sommes tous artistes.

Toutefois, l’avènement d’un individu transesthétique, vivant au rythme d’une culture de masse, peut apparaître inquiétant. D’ailleurs l’objectif de cet ouvrage est de présenter autant les succès que les échecs de ce capitalisme artiste. Au sein d’une esthétisation de l’économie, les paradoxes sont nombreux. « Nous consommons plus de beauté, mais notre vie n’est pas plus belle ». Ainsi cette systématisation d’un ordre nouveau apporte son lot de difficultés. Du moment qu’être soi-même s’accorde avec une vie vécue en accéléré, l’épanouissement de soi amène l’angoisse de ne pas être à la hauteur. Il indique aussi qu’il importe de trouver au sein d’une esthétique de la vitesse un équilibre permettant de relever le défi de la qualité de vie.

 

Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, <em>L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste</em>, Paris, Éd. Gallimard, 2013, 496 p.
Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Éd. Gallimard, 2013, 496 p.