Galland et Lalumière : mises en récit de l’espace d’exposition

Centre Clark
Montréal
28 août—
4 octobre 2014


 

Avec Avenir avenue (prequel), une installation in situ des artistes Emmanuel Galland et François Lalumière, la structure et l’usage de l’espace d’exposition du Centre Clark est mise à jour. Occupant la salle principale, l’oeuvre invite le spectateur à évoluer dans un lieu circonscrit par deux séries de barrières de contrôle pour files d’attente de manière à dévoiler l’autorité habituelle de la mise en exposition.

Le spectateur est ainsi invité à déambuler dans un parcours construit, régulé, déterminé. Au sol, des flèches noires collées et une rose des vents dessinée à la craie blanche – et donc partiellement effacée par le passage des visiteurs – appuient cette idée d’orientation et de contrôle. Les dimensions de la galerie inscrites par terre tendent à rappeler, quant à elles, le rôle que joue le dispositif architectural dans cette prise en charge de l’itinéraire du spectateur.

Court-circuitant cette expérience organisée, les oeuvres disposées pêlemêle sur les quatre murs forment au contraire un contraste assez marqué et déroutent le visiteur. Des propositions disparates sans cartel sont en effet accrochées ou collées à différents niveaux de sorte à diriger le regard dans tous les sens : photographie d’un personnage couvert d’un drap, image saisie d’un écran représentant un homme qui tient son visage dans ses mains, peintures à numéro, panneaux de bois ornés de bouts de ruban adhésif qui forment des figures rayonnantes à la manière d’icônes religieuses. Parmi ce parcours à l’éclectisme déstabilisant, seul le motif de la flèche est récurrent et s’impose tantôt autour d’une cloche d’incendie, tantôt sous forme de croix modifiées pour en reprendre la forme.

La sensibilité aux problématiques de l’espace que l’on retrouve dans Avenir avenue (prequel) n’est pas nouvelle chez Emmanuel Galland et François Lalumière. En 2012, Galland proposait à Vu Photo (Québec) De Lafontaine à Racine, en passant par Bossé et Talbot, une exposition de photographies prises le soir dans les rues de Chicoutimi sur lesquelles triomphent des enseignes lumineuses comme des sculptures symbolisant l’occupation commerciale de l’espace public. En 2010, il présentait à l’Atelier Punkt (Montréal), en tant que commissaire, la première exposition en solo de Roadsworth, un artiste connu pour avoir transformé en propositions esthétiques éphémères les marques peintes de la signalisation routière urbaine. Par ailleurs, le travail d’exploration des possibilités chromatiques et géométriques du « duck tape » de François Lalumière a été présenté dans l’espace public, notamment dans une friche urbaine du Vieux-Montréal dans le cadre du 9e Sommet mondial Écocité et dans des espaces publicitaires lors de l’intervention urbaine Artung ! en 2011.

Retourne-moi / Invert Me Out, la première collaboration entre les deux artistes en 2010, proposait également un ancrage singulier de l’art dans l’espace public. La devanture du centre d’artistes Articule (Montréal) était alors momentanément convertie par Galland et Lalumière en reproduction du commerce adjacent, La maison du peintre. Enseignes, pots de peinture en pyramide, pinceaux suspendus, tout y était doublé et disposé de manière inversée de façon à produire un effet miroir. Les artistes se servaient ainsi de la copie pour mettre en évidence l’appartenance d’Articule à son environnement, ce qui permettait en plus d’attirer l’attention des passants sur la vie artistique de leur quartier.

Cette fois, c’est plutôt l’intérieur de la galerie – sa disposition et les habitudes qui en résultent – qui est mis en cause. Pour Jean Davallon, l’exposition est considérée comme un support communicationnel facilitant la médiation organisée d’un concept, d’une idée, d’un projet : « [Elle] doit donner [au visiteur] des indications lui permettant […] de comprendre ce qu’il convient de faire compte tenu, par exemple, du statut des objets, du mode de relation proposé ou des informations connexes apportées sur les objets exposés.1 » Or, dans le cas de l’installation de Galland et Lalumière, c’est plutôt la mise en espace elle-même qui constitue le projet. L’oeuvre est en quelque sorte le métadiscours de son exposition.

Cette mise en abyme de l’exposition a pour effet de déstabiliser l’autorité du dispositif expographique. L’intention d’offrir des indications qui déterminent la réception est partiellement abandonnée, ce qui laisse place à une plus grande liberté d’interprétation. Loin de servir sa communicabilité, l’espace d’exposition, dont la fonction est devenue autoréférentielle, met en évidence ce qui, par l’usage, est le plus souvent oublié : l’espace guide vers la construction du sens, vers l’expérience de l’oeuvre. Mais ce faisant, elle provoque une déviation et multiplie les avenues sémantiques possibles.

Cette indétermination du sens se reproduit précisément dans le titre de l’exposition. Avenir avenue (prequel) est formé par une paronomase puisqu’il rassemble deux termes similaires formellement. Ces termes sont cependant opposés par le sens, le premier étant associé au temps alors que le second, à l’espace. Le titre suggère ainsi l’assemblage d’un espace-temps déterminé dans une perspective téléologique, tandis que la mention entre parenthèses conduit plutôt vers le passé. « Prequel », quant à lui, désigne un récit s’inscrivant à la suite d’une série littéraire, mais dont l’action est antérieure à ce qui a déjà été raconté. Ce terme évoque donc lui aussi la rencontre des temps interrogés, dirigeant le spectateur encore une fois dans les méandres d’un sens qui reste à construire.

L’installation oblige finalement le spectateur à rassembler les pièces et à trouver une direction à partir du travail des artistes. C’est d’ailleurs sur la présence de ces artistes que se termine l’exposition : à la sortie, ils s’affichent sous forme de portraits accrochés en plongée vers le regardant. De cette façon, tous les acteurs en présence se voient actualisés dans cette métamédiation : l’espace d’exposition se lit comme un texte fragmenté dont la syntaxe, mise en évidence, provoque la rencontre des deux constituants créateurs du dispositif d’exposition, l’artiste et le spectateur.

 

Benoit Jodoin détient une maîtrise en Études des arts de l’Université du Québec à Montréal et enseigne la littérature au niveau collégial. Ses recherches actuelles portent sur la présence du langage dans l’art actuel canadien et sur les enjeux politiques qui en résultent.

 


  1. Jean Davallon, L’exposition à l’oeuvre. Stratégies de communication et médiation symbolique. Paris, L’Harmattan, 1999, p. 17.