FTA 2019 | Wajdi Mouawad : Tous des oiseaux

Tous les oiseaux
Wajdi Mouawad
La Colline – Théâtre national (Paris), France
Festival TransAmériques
Place des Arts, Théâtre Jean-Duceppe
Montréal
22 au 27 mai 2019

La pièce de Wajdi Mouawad, Tous des oiseaux, présentée dans le cadre du FTA, se déploie avec force pendant les quatre heures que dure la représentation. L’histoire, par les dialogues en anglais, en allemand, en hébreu et en arabe, raconte un amour entre Eitan (Jérémie Galiana), un étudiant en science, d’origine juive, persuadé de la primauté de la génétique comme mode de transmission, et Wahida (Nelly Lawson), une étudiante new-yorkaise d’origine arabe, dont la thèse porte sur la conversion de Léon l’Africain. Cette rencontre conduit inévitablement à penser l’identité comme un mouvement personnel propre à soi, d’une part, par les gènes et, d’autre part, par la possibilité de la conversion.

Le thème de l’identité est problématisé dans la pièce de Mouawad par la confrontation qui existe entre une identité historique, celle du collectif, et celle qui est une quête personnelle conduite par l’amour. D’un côté, Eitan et Wahida, éperdument amoureux, et de l’autre, la famille d’Eitan menée par les attaques du père, David (Raphael Weinstock) qui, au nom de l’identité juive, s’oppose violemment à cette relation qu’il considère comme une insulte à son peuple. Le conflit israélo-palestinien, en trame de fond de cette lutte fratricide autour d’enjeux fondamentaux, interroge l’appartenance à une collectivité et le devoir que chacun porte vis-à-vis du passé. Ce qui ravive le conflit et le transporte à l’échelle de la cellule familiale est l’amour entre les deux jeunes personnes dont les origines les ramènent, chacun de leur côté, d’une frontière historique. Cet amour qui attise une telle colère se transforme en une quête de vérité.

Chez Mouawad, la colère n’a pas de réel objet, elle est mue par l’ignorance qu’ont les personnages de leurs origines puisqu’ils sont pris dans un récit qui les maintient dans un ordre qu’ils voudraient immuable, quitte à vivre dans le déni, à la manière d’Œdipe qui s’aveugle. C’est le cas du père, David, dont les origines lui ont été dissimulées par ses parents adoptifs, et c’est dans la tentative de sa mère, Leah (Leora Rivlin), de lui avouer la vérité que la famille s’est brisée, emportant David loin d’Israël, en Allemagne, avec son père, Etgard (Rafael Tabor), pour préserver le mensonge de son origine.

Dans Tous des oiseaux, la vérité est ce qui détruit et elle détruit le mythe du destin, puisque croire au destin, c’est croire que le monde a un sens. C’est ce qui est au cœur de la thèse de la pièce : il n’y a pas de sens autre, car il n’est rien d’autre qu’une construction, qu’un récit qui pourrait être tout autre. Qu’est-ce qui est plus fort que le lien du sang et du sol sinon celui de l’amour ? Cette idée est incarnée par le mensonge que porte David, le père d’Eitan, qui est, par ses origines, une rupture dans la lignée filiale qu’il tente d’imposer à son fils en s’opposant à son amour pour que tout continue comme avant.

Sur scène, les comédiens livrent une performance riche par leurs propositions dont le rythme prend souvent les spectateurs à contre-pied. Les directions émotionnelles que prennent les dialogues suivent des lignes dramatiques ascendantes qui sont renversées avec une finesse et un excellent synchronisme par des pointes d’humour souvent caustiques. Chacun des personnages est campé par des comédiens solides dont le jeu est d’une telle efficacité qu’il permet au propos de circuler dans une évolution psychologique bien maitrisée.

Le propos de la pièce est également porté par un dispositif scénique minimaliste ingénieux et d’une puissante efficacité, qui donne le ton aux multiples changements temporels qui construisent l’intrigue de la pièce : une table sur roues devient un lit d’hôpital; des chaises et un immense mur découpé en plusieurs cloisons sur lequel sont projetés des éléments du contexte et dont les mouvements circonscrivent non seulement l’espace et le temps, mais symbolisent également les possibilités pour la parole de circuler. Le mur agit tant comme des armoires dans lesquelles on enferme nos vies pour préserver l’ordre des choses, tant comme une frontière qui dicte la voie possible. Dans la dernière partie de la pièce, le mur se présente sous la forme d’un entonnoir qui dirige la parole vers la vérité comme seul dénouement, même si elle est l’outil destructeur de ce qu’on croyait immuable.

Le mur — de Berlin, entre Israël et la Palestine, celui des lamentations — est un symbole fort qui cloisonne et enferme les personnages dans leurs mensonges et que seuls les oiseaux peuvent traverser à leur guise. C’est dans cet élan que le titre et les quatre parties de la pièce prennent tout leur sens alors qu’Eitan et Wahida, dans leur tentative de franchir ensemble la frontière israélo-palestinienne, s’en trouvent empêchés par un attentat terroriste. Blessé et dans le coma, Eitan reçoit de ses grands-parents la vérité sur les origines de son père. Il sait, sans savoir comment, qu’une identité insérée dans la mémoire est toujours sous le signe du pluriel et que sa cause est celle de l’empathie vis-à-vis de l’ennemi inexistant. Tous des oiseaux souligne l’espoir que s’il existe une identité qui nous convient, l’attrait d’un autre monde n’est pas la mort qui nous attend, mais la découverte que la vie et l’identité peuvent être autrement; elles s’adapteront.

Remarquable tragédie contemporaine dont les racines puisent dans la tragédie classique, Tous des oiseaux accorde une portée universelle sur le sort que se donnent les humains quant aux constructions de l’identité comme véhicule de la rancœur et de la colère. Tous des oiseaux rappelle qu’aujourd’hui, peut-être surtout, les rencontres sont non seulement possibles, mais qu’elles sont bien réelles et que les identités ne sont pas que des conséquences : « Me voici suffirait ». Le théâtre de Wajdi Mouawad possède ce quelque chose qui permet de caresser toute la douceur humaine alors qu’elle se trouve enfouie au plus profond de la haine.


Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
Interprétation : Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Nelly Lawson, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor et Raphael Weinstock
Assistance à la mise en scène : Valérie Nègre
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Conseil artistique : François Ismert
Conseil historique : Natalie Zemon Davis
Musique originale : Eleni Karaindrou
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Éric Champoux
Son : Michel Maurer
Costumes : Emmanuelle Thomas
Maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar
Traduction : Uli Menke (allemand), Linda Gaboriau (anglais), Jalal Altawil (arabe), Eli Bijaoui (hébreu).