FTA 2018 | Jean-François Nadeau + Stéfan Boucher : Nos ghettos

Nos ghettos
Jean-François Nadeau + Stéfan Boucher
La Tourbière
Festival TransAmériques
Centre du Théâtre d’Aujourd’hui
Salle Jean-Claude-Germain
Montréal
2 au 6 juin 2018

Dans l’histoire de l’humanité, principalement celle du 20e siècle, le mot « ghetto » est loin de référer à une situation glorieuse. Il rappelle plutôt un espace géographique créé artificiellement afin d’isoler un groupe ethnique pour le rendre vulnérable et l’humilier. La pièce de théâtre écrite par Jean-François Nadeau et mise en scène par l’auteur et son acolyte, le musicien Stéfan Boucher, a beau emprunter ce mot associé à cette réalité historique, le récit qui nous est offert ici est loin de cibler l’horreur de ce que des humains sont en mesure de faire vivre à d’autres humains. Alors que les mots et la musique s’entremêlent constamment durant cette pièce qui dure 1 heure et 45 minutes, ce qui est considéré comme un ghetto est essentiellement le produit, dira Nadeau, de notre ignorance, de nos craintes, de notre propre lâcheté.

L’action se situe rue Bélanger au coin de la 2e avenue à Montréal, là où des commerces de différentes communautés ethniques se sont installés depuis quelques années. Le thème de la pièce vise l’épineux problème du « vivre ensemble », mais aussi – en filigrane – celui de nos angoisses devant la survie culturelle des francophones au sein du multiculturalisme canadien. Alors que le « vivre ensemble » devrait sous-entendre le rapprochement, l’entraide mutuelle et le désir de s’ouvrir à d’autres façons de vivre, Nos ghettos fait plutôt le constat de l’enfermement volontaire de chaque communauté ethnique, dans son espace de vie caractérisé, notamment, par ses églises, ses commerces et ses centres culturels, sinon par ses ruelles vertes, pour ce qui est des blancs francophones. Or, dans le récit que nous propose l’auteur, ces questions surviennent lors d’un périple qui mène de la Clinique médicale 3000 à différents commerces du quartier avec l’objectif très banal de se procurer un pain, du fromage en tranche et de la soupe aux pois. Cette odyssée parcourue sur un territoire familier — subtilement inspirée de la psychogéographie de Guy Debord — permet au personnage principal de constater que ce qui caractérise notre soi-disant être en commun n’est pas la haine, mais l’indifférence, le repli sur soi, sur nos valeurs rassurantes et nos habitudes de vie.

Pour rendre ce spectacle visuellement attrayant, la scène de la petite salle Jean-Claude-Germain est utilisée à son maximum. Construit de manière rudimentaire et principalement, constitué de poutres et de planches de bois, le plateau accueille aussi un petit cabanon placé au centre avec une ouverture où se trouve une poupée-marionnette remise au personnage principal dès le début du spectacle. Sur la scène se remarque également un écran que l’on déroule à l’occasion pour faire voir, entre autres, des images de certains commerces de la rue Bélanger. Sur ce plateau, Stéfan Boucher, avec ses instruments et sa console, s’y trouve aussi. En plus de jouer de la guitare et de chanter, Bélanger donne la réplique à Nadeau en incarnant divers personnages de nationalités différentes. Au niveau du parterre, Olivier Landry-Gagnon a pour rôle d’orchestrer le tout avec ses consoles, une batterie, une guitare et une caméra vidéo permettant la projection d’images sur certaines façades du décor. Bien garnie, la scène représente l’espace urbain dans lequel s’exécute la dérive du protagoniste principal. Mais cette dérive est mieux illustrée dans le texte de l’auteur. Toujours muni d’un micro, comme pour un chanteur, Nadeau clame par sa poésie débridée, et qui fait parfois rigoler, quelques réflexions sur cette ghettoïsation qui semble due surtout à notre manque de courage à faire que de véritables rencontres soient possibles.

Présentées dans un registre qui est loin d’être « politiquement correct », ces rencontres souhaitées, qui exigent la reconnaissance de nos différences, ne seront éventuellement possibles qu’en dehors de ce spectacle aux accents tragicomiques. C’est que, pour l’heure, avec Nos ghettos, Jean-François Nadeau laisse plutôt le spectateur songeur devant sa propre lâcheté et ses propres responsabilités. Coproduit par le FTA, ce spectacle de La Tourbière sera présenté à nouveau au Théâtre d’aujourd’hui en novembre 2018.