Installations sonores : Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville

Installations sonores dans l’espace public
FIMAV 2018
Victoriaville
14 mai –
20 mai 2018

Motel Hélène
FIMAV 2018
Centre d’art Jacques-et-Michel-Auger
Victoriaville
14 mai –
9 juin 2018

Depuis 2010, le Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville (FIMAV) a ajouté à sa programmation musicale des installations sonores présentées pour la plupart dans l’espace public. Depuis 2011, le commissaire Érick D’Orion, musicien et artiste de l’art audio, propose une sélection d’œuvres d’artistes associés au milieu des arts visuels, de l’art sonore et des arts médiatiques. S’y sont retrouvés, entre autres, au fil des ans, Audiotopie, Adam Basanta, Catherine Béchard & Sabin Hudon, Thomas Bégin, Alexis Bellavance, Nicolas Bernier, Chantal Dumas, Peter Flemming, Jean-Pierre Gauthier, Philippe-Aubert Gauthier, Mériol Lehmann, Martin Messier, Félix-Antoine Morin, Nataliya Petkova et François Quévillon. Jusqu’à ce jour, leurs œuvres ont été présentées sur un parcours d’environ un demi-kilomètre qui va d’une salle d’exposition de la Bibliothèque Charles-Édouard-Mailhot à la Vélogare du Grand Tronc, en passant par quelques endroits extérieurs qui longent une piste cyclable. Cet itinéraire a été complété, il y a trois ans, par une exposition au Centre d’art Jacques-et-Michel-Auger, laquelle bénéficie d’une période plus longue et d’une structure d’accueil adaptée à la mise en exposition régulière.

Parmi les œuvres de cette édition 2018, certaines exigent une participation des spectateurs-auditeurs, d’autres offrent uniquement une expérience d’écoute sonore. Dans la première catégorie, l’œuvre À la frontière du songe de Louis-Robert Bouchard invite quiconque souhaite s’en prévaloir à manipuler les boutons d’une console produisant diverses sonorités et divers jeux de lumière visibles sur un ensemble de toiles présentées à la verticale. Située dans une salle attenante à la bibliothèque, cette œuvre sonore avait pour intention de produire chez le spectateur des impressions étranges qui peuvent survenir lorsque nous sommes à demi éveillés. Difficile de savoir si ces impressions ont été ressenties chez l’auditeur, alors qu’il est évident que l’œuvre nommée êkhô de Jean-François Laporte produisait des effets sonores qui devaient réjouir le spectateur par l’ampleur des sons mis en scène. Dans un petit bâtiment servant de kiosque à musique, Laporte a installé quatre plaques d’acier munies de haut-parleurs. Tout près, quatre micros étaient disponibles afin de capter des échantillons de bruits ou des sons émis par la voix. Transmises par résonance à travers le métal, ces sonorités s’étiraient dans le temps créant ainsi d’étranges symphonies.

Pas très loin, le musicien et artiste sonore Tom Jacques attirait l’attention avec une œuvre intitulée Trajet pas pareil. Cette « sculpture » composée de trois tables faites de bois recyclé conviait le spectateur à produire des sons en manipulant des manivelles. Les sons « faits main » pouvaient varier selon la surface en bois ou en métal, mais aussi selon la vitesse et l’énergie que le participant voulait bien y mettre pour activer l’un ou l’autre de ces instruments patentés. L’artiste, qui n’en est pas à sa première invention, avait tout pour plaire avec ces machines à son. Toujours dans cette catégorie d’œuvres interactives, celle de Marc Fournel ayant pour titre Les grandes oreilles, en plus de plaire, était aussi spectaculaire. Deux grands cornets acoustiques reliés à des haut-parleurs en forme d’écouteurs permettaient aux visiteurs de découvrir des sons parfois familiers, parfois inusités. Dans un périmètre de deux kilomètres et en parcourant différents secteurs de la ville, Fournel a enregistré des bribes de son ambiant. En manipulant un guidon de vélo adapté et en faisant tourner l’instrument sur lui-même le spectateur les découvre à son rythme. Selon la direction et la distance, il est en mesure d’entendre le clocher de l’Église Sainte-Victoire, quelques bribes de conversation provenant d’une réunion du conseil municipal, mais aussi le son de l’eau, ou encore le bruit produit par la manutention de divers instruments par des ouvriers.

Pour les expériences d’écoute sonore, le commissaire a fait appel à deux femmes artistes. Caroline Gagné, artiste en arts visuels et médiatiques, présente un projet déjà montré, mais tout de même remanié et intitulé Écho. Juchés sur de longs supports en métal dans un lieu nommé Agora deux haut-parleurs donnent à entendre des sons qui parfois se confondent à ceux ambiants, dont le chant des oiseaux. Enregistrés près d’un port à Saint-Nazaire (France), les sons proviennent d’un bac traversant la Loire et d’une pêcherie. Captées à partir des deux rives, ces sonorités s’entremêlent et se reproduisent comme en écho. La fin de ce circuit a lieu dans un espace entouré de rideaux noirs situé à la Vélogare. S’y trouve l’œuvre de Claude Périard intitulée Panopticon, du nom du célèbre dispositif inventé par le philosophe Jeremy Bentham. Le panopticon est un ingénieux dispositif destiné à la surveillance des prisonniers par un seul gardien sans qu’il puisse lui-même être observé. Pour l’œuvre de Périard, toutefois, c’est moins ce qui est à voir que ce qui est à entendre qui sollicite l’attention. Composée de vitres et de plexiglas qui, grâce à des transducteurs de surface, agissent comme haut-parleurs, l’œuvre Panopticon diffuse le son dans la matière même. À cette sonorité s’ajoutent les radios de police de Chicago et de New York captées en temps réel par internet, laissant entendre que, dans ce cas-ci, c’est nous qui « surveillons » les forces constabulaires.

Comme le sous-entend le panopticon de Bentham, le sens de la vue et la notion du visible ont longtemps été privilégiés dans la culture occidentale. Chez Platon, dont certains ont pu écrire que toute l’histoire de la philosophie se résumait à une série de notes en bas de page apposées à son œuvre, l’œil comme organe de la vue participe de l’intellect. Il est la métaphore de ce qui donne à penser. Pour rompre avec l’hégémonie du visible, sinon pour s’en distancer, les artistes y ont ajouté le son, la musique, ce qui exige aussi l’écoute. C’est surtout avec les avant-gardes du début du 20e siècle que les artistes ont expérimenté l’univers sonore afin, notamment, d’élargir notre compréhension de ce qui nous environne. Il importait de réinventer notre façon d’écouter, de déconstruire le rythme, de passer de la consonance à la dissonance, afin de s’accorder à une autre ambiance visuelle, mais aussi et surtout sonore. L’exposition intitulée Sept objets de Motel Hélène, un tandem formé de Frédérique Laliberté et Philippe Lauzier, nous en donne un bel exemple.

Dans la galerie du Centre d’art Jacques-et-Michel-Auger, le duo nous convie à circuler à travers un ensemble d’objets animé d’un dispositif d’éclairage qui clignote ou s’intensifie selon un programme orchestré électroniquement. Parmi ces sept objets se trouvent des bandes en métal pour emballage placées en cercle, une couverture isothermique qui se gonfle ou se dégonfle grâce à un système de soufflerie, un morceau de tissu qui recouvre un haut-parleur, trois livres coupés en deux et présentés comme s’ils étaient à demi enfouis dans le plancher. Au centre de la pièce un haut-parleur donne à entendre un texte lu par Erika Angell et Alexandre St-Onge. Ces voix sont accompagnées de sons provenant d’échantillons électroniques, instrumentaux et vocaux émis par plusieurs haut-parleurs disposés dans l’espace de la galerie. Tantôt narratif, abstrait ou surréaliste, le texte lu par Angell et St-Onge fait référence aux objets mis en scène dans l’espace et « spécule sur leur présence, leur signification, voire leur incidence dans notre vie au quotidien. »

En théorie de la connaissance, la notion d’objet renvoie à ce qui est placé devant soi. Ces objets sont alors perçus comme matière, forme, poids, grandeur, etc. Ils sont naturels ou produits par les humains et sont aujourd’hui de plus en plus le résultat de l’économie de la consommation à tout prix. Par contre, ce que nous invite à penser cette installation, c’est que les objets sont davantage que de simples objets. Loin d’être des choses à observer selon les paramètres rigoureux de l’épistémologie, ces objets souvent fabriqués pour leur usage au quotidien, côtoient nos espaces familiers, affectent notre existence personnelle. Ils incarnent parfois nos peurs, nos espoirs, nos souvenirs. Ils vibrent au gré de notre imaginaire intime. Hormis le récit qui nous introduit dans cet univers d’objets sonores, il y a les trois livres apparemment à demi enfoncés. Or, un livre est toujours plus qu’un objet, il renferme des tas d’histoires qui, selon son statut, nous parle de diverses expériences, ou nous informe sur un tas de choses afin d’enrichir nos connaissances ou, encore mieux, grâce à la littérature, nous invite aux voyages, à ceux capables de nous transformer et de nous transposer ailleurs.