FIFA 2022 – De la nature au post-mortem écocritique

Eva Pervolovici, Topographie du hasard, 2021
Alain Fleischer, Les oliviers, piliers du temps, 2020
Julia Zhu, Moshe Safdie, Habitat in Nature, 2021
Edgar Fritz, La véranda, 2021
Mehdi Shahmiri, Parizad, 2021
Jacques Loeuille, Birds of America, 2020

La variété des films qui se retrouvent réunis sous l’entrée Art, Nature, Territoire du FIFA 2022 dénote, pour le moins, un éclectisme un peu déroutant. Difficile de comprendre ce qui réunit ces films depuis l’histoire de Daniel Spoerri, évoquée par un retour effectué par la réalisatrice Eva Pervolovici aux confins de la Roumanie natale de l’artiste, évoquant au passage la trace des pogroms et de ses survivants, puis abordant la genèse des tableaux-pièges de celui-ci, longtemps associé au Nouveau Réalisme (Topographie du hasard), et la poésie filmique d’Alain Fleischer, fasciné par des oliviers centenaires filmés de nuit (Les oliviers, piliers du temps).

Dans cette sélection — qui frôle parfois le plus petit dénominateur commun et laisse quelque peu circonspect.e —, le documentaire sur la matrice que constitue Habitat 67 pour Moshe Safdie (Habitat in Nature) offre une belle prise sur le lien avec un territoire qui peut nourrir durablement un architecte. Une attache aussi sensible que celle qui est visible dans le film La Véranda, suivant Pierre Thibault à la faveur de sa proposition pour les vingt ans des jardins de Métis dans le Bas-Saint-Laurent. Il s’agit d’une véranda qui aurait perdu sa maison en son centre, laissant pour seul héritage un carré de galerie couverte, toute simple, en bois, posée sur une surface herbeuse. L’architecte québécois l’a confiée, l’été dernier, à la comédienne Marie-Thérèse Fortin, puis à la chorégraphe Danièle Desnoyers et sa compagnie, et, avant de laisser l’équipe de son studio jouer avec, il a invité l’actrice et dramaturge Christine Beaulieu qui s’est distinguée ces dernières années avec sa pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro. Cette dernière, avec la complicité de la scénographe Geneviève Lizotte, a piraté la structure épurée en enveloppant une grande partie de gaze bleue. Ce fut leur manière de représenter l’eau, de faire du toit de la véranda un quai afin d’ancrer le récit de Christine Beaulieu racontant un devenir saumon et de se plonger dans le milieu de la rivière toute proche (la performance Les saumons de la Mitisipu sera d’ailleurs à nouveau donnée les 15, 16 et 17 juillet prochains aux Jardins de Métis). S’entraperçoit alors, en quelques brides filmées lors de la mise en place de la performance de Beaulieu, la difficulté d’être un salmonidé à l’ère des grandes extinctions de notre ère, constituant ainsi un fil rouge entre plusieurs autres films de la sélection.

Ces extinctions ne sont pas seulement celles des espèces animales ou végétales, ce sont celles des cultures aussi, souvent autochtones, ou particulières à des territoires hors des sentiers battus, à l’instar de Parizad de Mehdi Shahmiri qui suit une tisserande de Gelij, un rare type de kilim du nord de l’Iran dont elle est une des dernières à maîtriser les motifs, uniquement transmis de mémoire. Dans cette région proche du Turkménistan, à l’est de la mer Caspienne et du Golestan, la vieille Keshvar Khale mène une vie monacale et frugale, alternant tissage et cueillette. Les tapis merveilleux qui sortent de son métier à tisser antédiluvien, rincés à l’eau de torrent de montagne, rassemblent des couleurs et des motifs en voie d’être perdus une fois que celle qui en détient le secret sera partie. Émane alors une nostalgie prégnante du film de Shahmiri, tout comme celle qui imprègne Birds of America, film plongé dans le grand œuvre de John James Audubon. Loin d’offrir un repli salvateur sur le passé, ce brillant opus historien filme magnifiquement les planches extraordinaires de l’album justement intitulé Birds of America, ouvrage fameux de ce Français d’origine débarqué à La Nouvelle-Orléans pour représenter la faune aviaire du nouveau continent; manifestement, le film éclaire notre funeste présent. Jacques Loeuille, le réalisateur, retrace le parcours de l’aventurier français aux sources du Mississippi et tricote le destin des Premières Nations Osage et Ojibwe notamment, avec celui des oiseaux migrateurs si intimement liés aux cultures et déplacements de ces nations. Le récit des membres de celles-ci éclaire l’admiration particulière du naturaliste pour ses guides de la Nation Osage, si fins connaisseurs de cette nature qu’il est venu représenter. Il s’émeut de leur traitement par le gouvernement fédéral et déplore leur infériorisation. Le réalisateur ancre autant son récit dans l’histoire que le temps contemporain de la 6e extinction, montrant combien Audubon et les membres des Premières Nations pressentaient l’hécatombe, décrivant déjà la convoitise insatiable des Blancs.

Avant les champs pétrolifères, il y eut les plantations de coton et de canne à sucre, ce début des monocultures qui épuisèrent les sols et effectuèrent un premier tri par les espèces aviaires, en condamnant certaines. Puis, l’avènement des hydrocarbures a pris le relais de la destruction, le long de ce qui est appelé de façon sinistre « Cancer Alley », corridor monopolisé par l’industrie pétrochimique épousant le majestueux cours d’eau devenu plus létal que nourricier. En filmant depuis les lieux actuels plombés l’extraction et le traitement des hydrocarbures, ravagés par les pipelines mal entretenus, le ravissement ressenti par Audubon à travers ses mises en scène botaniques et zoologiques, Loeuille montre le gouffre qui s’est creusé entre cette civilisation et son milieu. Il filme les absurdités actuelles comme ces zoos et ces aquariums soutenus financièrement par les grandes pétrolières, laissant un goût amer devant tant de gâchis et de cynisme. L’appétit toujours plus délétère pour l’or noir et le gaz y apparaît obscène, faisant fi des populations afro-américaines et des nations comme les Houma témoignant à la caméra, toujours plus repliées dans les méandres du bayou.

Birds of America est le meilleur film de cette sélection, indispensable pour comprendre comment les sociétés industrialisées foncent depuis longtemps dans le mur et comment l’art, même ancien, peut encore participer au combat. En ce sens, il s’inscrit à la perfection dans le mouvement écocritique actuel qui tend à relire les œuvres d’art à l’aune du critère environnemental, jamais exempt d’un risque de carambolage par anachronisme, mais que Loeuille négocie parfaitement en signant un opus exemplaire d’un genre encore trop rare.

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Bénédicte Ramade est critique et historienne de l’art. Depuis vingt ans, elle a développé une expertise en art contemporain. À partir de sa recherche doctorale effectuée sur l’art écologique américain, elle a développé une spécialisation sur ces questions, élargies depuis 2016 à l’anthropocénisation des savoirs et des pratiques. Elle publiera le résultat de son doctorat et ses nouvelles recherches dans Vers un art anthropocène. L’Art écologique comme prototype, aux Presses du réel en juin 2022. Elle est commissaire de l’exposition d’Anahita Nirouzi, Jardin trouble : études d’un enracinement à la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement, au printemps 2022, et elle produit, pour le Centre Georges-Pompidou, un MOOC sur l’art et l’écologie.