FIFA 2020 | Joris Gijsen : Wild Gene

Wild Gene
Réalisateur : Joris Gijsen
Festival International des Films sur l’Art (FIFA) 2020
Montréal

Le bonhomme est aussi fascinant qu’agaçant : omniprésent à l’écran de ce documentaire tourné par un Joris Gijsen visiblement obnubilé par son sujet, Koen Vanmechelen touche à tous les médiums artistiques jusqu’au vivant qu’il manipule à l’envi. Hagiographique à l’excès, Wild Gene soulève nombre de questions sur l’éthique génétique de cet artiste belge installé à Gand en Flandre. Il y a construit, sur le site d’une ancienne mine convertie en zoo jusque dans les années 1990, un parc animalier, un lieu d’exposition, son studio, sous le label Labiomista, ouvert en juillet 2019 avec un budget de 22 millions d’euros investis dans le bâtiment conçu par l’architecte suisse vedette, Mario Botta. Sur les lieux magnifiques se développe un projet un peu fou entrepris il y a de cela deux décennies dont le sujet, et protagoniste central, est la poule. À moins que ce ne soit l’œuf, éternel dilemme.

Après un premier croisement entre un poulet de Bresse français pure race et le Mechelse Koekoek belge donnant naissance au Cosmopolitan Chicken Project, Koen Vanmechelen a poursuivi sa quête à travers de nombreux pays, y traquant les espèces locales, cherchant à démultiplier les capacités génétiques du volatile, là où l’industrie agroalimentaire réduit parmi toutes ses expériences de rationalisation, le capital génétique de ses poulets de batterie. « Plus de génétique, cela signifie plus de résilience, un meilleur système immunitaire et une meilleure fertilité » revendique l’artiste au centre d’une approche que le documentaire peine à clairement expliquer. Là où les procédures nécessiteraient une explication posée et rationnelle, la progression du récit à la gloire de l’artiste ne cesse de couper la compréhension avec des analepses sur de grandes installations (à la biennale de La Havane, à Venise, hors sélection, on le devine). Un chameau sur la lagune, une poule d’origine cubaine ramenée des États-Unis, car l’espèce originelle a disparu depuis longtemps de l’île caribéenne, voici quelques faits d’armes qui viennent troubler la compréhension des tenants et des aboutissants.

Koen (il est toujours désigné par son prénom au fil des 70 minutes de film) semble être l’alpha et l’oméga d’un projet qui laisse peu la parole aux scientifiques, et lorsqu’un généticien prend la parole, ce n’est que pour pointer le génie de l’artiste. Il faut alors faire abstraction de cette vanité et de cette mégalomanie envahissante pour comprendre les ramifications de ce projet de diversification génétique, les répercussions sur certaines populations. On finit par réaliser le gain que ces croisements permettent, notamment en Afrique, où les poulets du Belge obtiennent une bien meilleure croissance. Ce n’est que dans le dernier tiers du film, après avoir un peu subi les tirades de l’artiste sur son amour conjugal, son parcours forcément hors du commun (mais avec des œuvres d’une littéralité navrantes), les descriptions énamourées de ses mécènes, pour comprendre le rôle des camélidés, des lamas et d’une partie de la ménagerie filmée à Labiomista. Par exemple, le chameau a un double système immunitaire. À partir de ses déjections, des champignons sont cultivés, porteurs d’un bagage génétique, lui aussi différent, transmis aux poules du cheptel par la nourriture et permettant ainsi un renforcement génétique inédit.

En fait, le film aurait gagné en distance critique avec davantage d’analyse scientifique plutôt que de se fier uniquement à la parole de Vanmechelen. On le sait, les approches artistiques sont parfois des bienfaits scientifiques, car elles brisent des barrières protocolaires qui rendaient impossibles certaines avancées, du moins les ralentissaient. Mais le documentaire n’offre pas cette perspective, il faut se la fabriquer.

En paraissant s’appuyer simplement sur le bon vouloir de l’artiste, le projet du poulet cosmopolite apparaît comme une dangereuse manipulation du vivant, digne de Frankenstein, alors même que se devine une structure bien plus raisonnée qu’elle n’apparaît in fine. Abstraction faite de l’autosatisfaction de l’artiste, Wild Gene conduit à des réflexions stimulantes sur ce que signifie la domestication et l’ensauvagement d’une espèce, sur le rôle démiurge de l’humain. Tous les travers sont ici mis en exergue, au détriment des bénéfices. Une fable dont la morale a, pour une fois, échappé à son créateur.


79 min, Belgique, 2019
Néerlandais / Anglais + sous-titres en anglais
Image : Joris Ceuppens
Montage : Max De Prins
Réalisateur : Joris Gijsen