FIFA 2019 | Shirin Sabahi : Mouthful

Mouthful
Réalisatrice : Shirin Sabahi
Festival International des Films sur l’Art (FIFA) 2019
Montréal

Présenté dans la catégorie Expérimental du FIFA 2019, le très beau court métrage Mouthful (2018), de l’artiste et réalisatrice Shirin Sabahi, s’ouvre sur une courte évocation textuelle de l’important tremblement de terre qui secoua l’Iran, le 21 juin 1990, parallèlement au déroulement de la Coupe du monde de soccer en Italie. Bien que les villes iraniennes de Manjil et de Rudbar furent sévèrement dévastées, l’anecdote mentionne le souvenir d’un employé du Musée d’art contemporain de Téhéran qui évoque, lors de son retour au travail, le lendemain, avoir vu une importante flaque d’huile sur le sol du Musée. Mais ses collègues ne se souviennent pas de cet incident.

Il pourrait s’agir de l’œuvre Matter and Mind (1977), de l’artiste japonais Noriyuki Haraguchi, qui est installée dans l’une des galeries du Musée d’art contemporain de Téhéran, tout au bout de cette structure en spirale jusqu’au sous-sol du Musée. Présentée initialement quelques mois plus tôt, à l’occasion de la Documenta 6 de Kassel (1977), l’installation sculpturale est immédiatement acquise par le Musée et installée de manière permanente, juste à temps pour l’ouverture officielle la même année. Elle y est maintenant depuis plus de 40 ans, intouchée. Constitué d’un large bassin rectangulaire en fer de 21 par 14 pieds et d’une hauteur de 7 pouces, le réceptacle est rempli jusqu’à la limite du bord de 1 189 galons d’huiles usées de véhicules. L’opacité et la lourdeur du liquide noir donnent l’illusion d’une surface polie, sorte de miroir noir ou opaque, qui reflète soit le haut plafond du bâtiment ou alors semble donner accès à ses profondeurs souterraines.

En 2017, la réalisatrice Shirin Sabahi organise le retour de l’artiste Haraguchi à Téhéran pour superviser la restauration de son œuvre, quarante ans après son installation initiale. Un premier court métrage, Borrowed Scenery (2017, 15 min.), évoquait cette rencontre entre Sahahi et Haraguchi à la veille du retour à Téhéran. Mouthful se concentre plutôt sur la présence discrète d’Haraguchi au musée, surplombant les activités de restauration de l’œuvre, en octobre 2017, exactement quatre décennies après sa dernière visite.

Les gestes précis et les actions des quelques employés visent surtout à retirer du liquide noir des centaines de petits objets (certains porte-bonheurs) que les visiteurs y ont jetés (batteries, billes, cailloux, crayons, mégots de cigarettes, pièces de monnaie, etc.). Ils y ajoutent ensuite une nouvelle quantité d’huiles usées, l’équivalent de quatre ou cinq barils. Ce processus paradoxal consiste, en somme, à épurer, à tamiser, à purifier une huile déjà usée. Peu de mots sont échangés, quelques directives à peine. La direction photo aux cadrages impeccables, la longueur des plans et la fixité des cadrages reflètent bien le minimalisme contemplatif de la pratique artistique de Haraguchi et l’architecture moderne du Musée. Mouthful est aussi une réflexion sur la fixité du temps, la mémoire, sur l’autonomie acquise des œuvres d’art avec le temps. Un employé du musée — le restaurateur Farzin Bonakdar — dit à un moment : « Je rêve d’huile la nuit ». Il était là lors de l’installation de l’œuvre. Peut-être est-il celui-là même qui avait vu l’importante flaque d’huile sur le sol le lendemain du tremblement de terre ?

En compétition, cette année, la sélection de courts métrages présentait également une autre réalisation de Shirin Sabahi – Landing (2018) – à propos d’un important projet architectural de l’antenne berlinoise du bureau de David Chipperfield Architects.

P.S. : Du 5 Juillet au 30 Septembre 2018, une exposition solo de Shirin Sabahi Borrowed Scenery était présentée au EDITH-RUSS-HAUS für Medienkunst (Oldenburg, Allemagne).


37 min, Allemagne, 2018
Image : Faraz Fesharaki
Mixage : Jochen Jezussek
Réalisatrice : Shirin Sabahi