L’espace en question

Si tout se met en place comme prévu, l’artiste et géographe Trevor Paglen devrait procéder, cet été, au lancement, dans l’espace extra-atmosphérique, d’une sculpture réfléchissante appelée Orbital Reflector. Produite avec un matériau léger, semblable au Mylar, cette œuvre sera fixée à un petit satellite placé à bord de la Fusée Falcon 9, propriété de SpaceX, dont le PDG n’est nul autre qu’Elon Musk, aussi PDG de la société Tesla Motors, productrice de voitures électriques. Lorsque la fusée sera à plus de 575 km de la Terre, le satellite se détachera, et l’œuvre gonflable se déploiera afin d’y demeurer quelques semaines. Le Nevada Museum of Art collabore à ce projet et présente, jusqu’en septembre prochain, un premier modèle de ce satellite 1. Visible à l’œil nu à la nuit tombée, Orbital Reflector est une œuvre « non fonctionnelle » dont le seul intérêt est d’offrir aux observateurs terriens un point lumineux qui se déplace dans l’espace. Contrairement aux milliers de satellites scientifiques, militaires ou commerciaux qui, depuis la fin des années 1950, circulent au-dessus de nos têtes, sans trop se faire remarquer, Orbital Reflector de Paglen souhaite, au contraire, être visible a afin de donner à réfléchir à notre place dans le monde. Il souhaite que cette œuvre puisse réactiver notre émerveillement devant l’Univers. Mais pourquoi ne permettrait-elle pas aussi d’examiner, dans une nouvelle perspective, la question posée en 1963 à la philosophe Hannah Arendt concernant l’avenir de l’humanité à l’ère de la « conquête de l’espace » 2.

Il y a un peu plus de quatre cents ans, considérée comme stable au centre du monde, la Terre a subi un « déclassement cosmique ». Reconnue depuis comme un « astre errant », elle est une planète parmi d’autres. Mais, bien avant la possibilité de nous projeter en dehors de notre maison, de nous placer en situation d’extraterrestre devant l’image de la planète bleue, l’idée d’envoyer un objet ou un être humain dans l’espace a été imaginée par des auteurs de romans ou de films de science-fiction. Très tôt, au 20e siècle, ce désir d’explorer de nouveaux espaces s’est aussi retrouvé du côté des arts visuels. Ainsi, bien avant le projet de Paglen, de nombreux artistes ont conçu sur papier ou construit des prototypes de satellites artistiques 3. Hormis quelques essais plus ou moins fructueux, Orbital Refector de Paglen risque d’être le plus spectaculaire. Évalué à 1,3 millions de dollars, ce projet soulève toutefois d’énormes paradoxes. Souhaitant proposer aux spectateurs un nouvel horizon susceptible de faire rêver à un monde sans frontières, la mise en orbite de ce satellite artificiel nécessite une infrastructure qui est loin d’être empreinte de poésie. Avant d’être une œuvre d’art, un satellite nécessite d’énormes contraintes d’ordres technique, scientifique et économique. Pour ce qui est d’Orbital Reflector, trois entreprises de l’aérospatiale (Global Western, Space Flight Industries et SpaceX) sont impliquées. Aussi, l’espace extra-atmosphérique devient un « territoire » de plus en plus sollicité. Par conséquent, il est à se demander si cette « sculpture publique » ne soulève pas plutôt des interrogations sur notre rapport à l’espace, dès lors que l’humanité n’est plus rivée à la Terre ?

Le milieu du 20e siècle a vu l’exploration spatiale débuter sur fond de « guerre froide » et de menace nucléaire. Elle s’est poursuivie avec le lancement de milliers de satellites aux intérêts multiples, sans oublier plusieurs qualifiés d’espions, et l’accumulation de nombreux débris spatiaux venus alimenter le dépotoir spatial. Bref, depuis des décennies, l’exploration de l’espace tourne surtout autour de notre planète, mais cela n’a pas empêché de viser plus haut en se rendant à quelques reprises sur notre satellite naturel et, grâce à certaines missions robotisées, sur la planète voisine, Mars. Or, à en croire le président américain Donald Trump, les États-Unis devraient retourner bientôt sur la Lune, et sans doute aussi sur Mars. Cette nouvelle phase devrait se faire en partenariat avec le monde des affaires. Déjà, en février dernier, Elon Musk, le président de Tesla et fondateur de SpaceX, se félicitait d’avoir propulsé une voiture cabriolet rouge dans l’espace avec, pour hypothétique objectif, la planète Mars. Outre ce spectaculaire envol commercial, Musk voit encore plus grand avec la colonisation de la planète rouge dans les décennies à venir, telle que présentée dans la docu-fiction Mars 4. Étant désormais « habitant de l’Univers », ce choix de poursuivre notre destinée en dehors de la Terre ne cache-t-il pas, comme le pense Arendt, l’envie d’échapper à la condition humaine ?

Si Orbital Reflector a une durée de vie fort limitée, il n’en est pas de même pour une autre œuvre de Paglen intitulée The Last Pictures. Il s’agit d’un disque de silicium sur lequel se trouve gravée une collection de 100 photos représentant diverses facettes de notre vie sur Terre. En collaboration avec Creative Time, un organisme d’art public, il a été propulsé dans l’espace, en septembre 2012, grâce au satellite de communication EchoStar XVI. Selon toute vraisemblance, ce disque est prévu rester autour de l’orbite terrestre pendant des millénaires. Aussi, The Last Pictures, ce monument errant dans l’espace, pourrait exister bien au-delà de notre propre existence 5.

Ce dossier, à propos de l’art spatial, débute avec un texte d’Elsa De Smet. Après un bref rappel de l’intérêt pour l’espace chez des artistes des années 1960, elle s’intéresse surtout au changement de paradigme qui s’opèrera dans les années 1980 avec l’art spatial. C’est dans ce contexte qu’elle présente le projet S.P.A.C.E., de l’Américain Joseph McShane, et ARSAT, du Français Pierre Comte. Mais, la fascination pour l’espace remonte, on le sait, au début du 20e siècle. Cristina Moraru présente l’œuvre de l’artiste Arseny Zhilyaev qui s’inspire, dans son exposition intitulée Cradle of Humankind, du futurologue membre du mouvement cosmiste russe Nikolai Fyodorov. Ce philosophe qui croyait en la capacité de l’art d’améliorer la vie aura aussi une influence sur l’esthétique de Dragan Živadinov auquel fait référence Ewen Chardronnet. Dans son texte, Chardronnet rappelle essentiellement les étapes du projet Noordung 1995-2045 orchestré par le collectif Postgravityart dont fait partie Živadinov.

Si, de toute évidence, la conquête spatiale a marqué l’ex-URSS et les États-Unis d’Amérique, elle fait aussi rêver d’autres artistes en provenance d’autres pays. Pour ce dossier, Joan Grandjean s’intéresse à des artistes des espaces géoculturels arabes qui s’inspirent de l’imaginaire associé à la conquête spatiale. À partir d’une exposition présentée à Beyrouth, en 2015, ayant pour titre Space Between Our Fingers, l’auteur analyse le phénomène des futurismes arabes dont l’intérêt pour l’espace passe essentiellement par la fiction. Le texte de Joshua Simon analyse l’œuvre Red Star de l’artiste israélienne Noa Yafe, laquelle évoque la planète Mars. Le titre de cette œuvre réfère à un roman de science-fiction écrit par le scientifique bolchevik Aleksandr Bogdanov. C’est un roman de science-fiction qui s’intéresse notamment à la notion utopique d’une civilisation communiste sur Mars. Pour sa part, Éloïse Guénard nous présente la démarche artistique de Simon Faithfull. Artiste britannique, Faithfull s’intéresse à l’espace dans la perspective du Land art. C’est en ayant les pieds sur Terre qu’il tente de défier, par ses diverses performances, la gravité. Pour compléter ce dossier, deux entretiens avec les artistes Holly Schmidt (Vancouver) et Rober Racine (Montréal) relatent leur fascination pour l’espace. Enfin, un portfolio présente des œuvres d’artistes québécois, canadiens et étrangers ayant participé à l’exposition PARALLAX-E, présentée récemment à la galerie Foreman de l’Université Bishop.

En plus de ce dossier, on trouve, dans la section « Événement », un texte d’Anne-Lou Vicente concernant un cycle de cinq expositions sur le thème du récit, mais aussi, bien sûr, les sections « comptes rendus » et « livres/ouvrages reçus ». À nouveau, vous constaterez – ami.es lectrices et lecteurs – que les textes du dossier n’ont pas été traduits, comme c’est le cas habituellement. Au profit de toutes et de tous, nous espérons que cette situation ne soit que temporaire.

 


2. « La conquête de l’espace et la dimension humaine » dans La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris, Idées/Gallimard, 1972, p. 337 à 355.
3. Annick Bureaud, It’s a beautiful name for a satellite. Satellites artistiques. Objets d’art paradoxaux, entre politique et poétique, dans C. Bardiot, R. Daurier (éd.). All Aliens, Valenciennes; Besançon : le Phénix; Subjectile; les Solitaires Intempestifs, 2015. (Cabarets de curiosités). http://subjectile.com/
4. La série Mars créée par Ben Young Mason et Justin Wilkes, est basée sur le roman How We’ll Live on Mars par Stephen Petranek et diffusée depuis le 14 novembre 2016 sur National Geographic Channel ainsi que sur la chaîne FX.
5http://creativetime.org/projects/the-last-pictures/