Espace, territoire, photo : entretien avec Claire Moeder

La 8e édition des Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie, qui se termine à la fin de septembre, a pour thème Repères : Portraits et Société. Il y a, certes, beaucoup d’œuvres d’artistes-photographes proposant, d’une façon ou d’une autre, des points de vue sur la condition humaine; pensons, entre autres, à l’œuvre photographique de Daniel Seiffert, présentée à Paspébiac, ou encore aux œuvres d’Alexandra Demenkova, qui sont visibles à Cap-Chat; par contre, on trouve aussi, dans la programmation, des photographies ayant pour objet le paysage. Alors, comment concilier ces œuvres avec la thématique choisie ?

Claire Moeder : Les artistes de la 8e édition des Rencontres, qui abordent le paysage, sont réunis par une approche multiple et non statique du paysage : ce n’est pas tant un motif, une capture d’un lieu ou d’un espace que sa résonance avec un état des lieux actuels qui permettent ainsi d’aborder des enjeux de société : la fragilité d’un système écologique (Normand Rajotte), d’un tissu social en région éloignée (Ambroise Tézenas) ou le développement à outrance des paradis fiscaux (Woods et Galimberti). Sans être des œuvres frontalement critiques ou politiques, qui leur donneraient une approche sociétale unilatérale, les paysages composés de Camille Hervouet, intégrant des silhouettes de maisons disparues après l’expropriation de ses habitants, les prises de vue fantomatiques d’Ambroise Tézenas de la Vallée de la Matapédia ou encore les arbres menacés de coupe, capturés par Jessica Auer, offrent une perspective sur le présent des territoires qu’ils représentent, perspective qui se situe au-delà d’un motif de paysage neutre ou d’une objectivité documentaire et qui prend position. En cela, les photographies de paysages sont porteuses des questionnements collectif et individuel qui animent nos sociétés et permettent d’en dresser les repères. Également, les artistes invités en résidence, en Gaspésie, présentent le résultat de leur création l’année suivante; ils intègrent ainsi, de manière transversale, la programmation et la thématique offerte pour chaque édition annuelle.

 

Les Rencontres favorisent l’exposition d’œuvres photographiques en plein air, elles proposent des mises en espace sur tout le territoire gaspésien; cela ne risque-t-il pas de fragmenter la vue d’ensemble du propos ?

À l’image de son titre pluriel, les Rencontres s’établissent et se développent dans la pluralité. Elles couvrent un territoire très vaste de plus de 800 km d’exposition et sont pourtant vectrices de lien. Comme ils sont situés à proximité des centres d’intérêt, des étapes touristiques et dans les parcs nationaux, autant de lieux visités en période estivale par les habitants et les visiteurs de l’extérieur, il est étonnant de constater comment les sites d’expositions peuvent à la fois sembler éloignés et pourtant rassemblés par ce parcours. Cela tient de la spécificité de la géographie gaspésienne où la route 132 sert de fil conducteur et où les sites sont implantés au cœur de lieux fréquentés ou de paysages magistraux qui sont visités par une grande diversité de personnes. L’évènement se construit également autour d’expositions qui peuvent être abordées de manière autonome, valorisant la singularité de chacune avec, par exemple, des dispositifs de présentation adaptés à chaque œuvre et déterminés par le potentiel de chaque lieu, allant du sentier de randonnée à la halte municipale, du parc aménagé à la promenade en bord de mer. Les Rencontres valorisent donc chaque projet dans son ancrage avec le lieu, où les notions d’exposition à ciel ouvert, d’installation in situ permettent d’en explorer la singularité et de lui donner de nouvelles avenues au-delà d’une variation, d’une thématique telle que l’on peut la retrouver en contexte d’exposition classique, c’est-à-dire plus muséale.

 

Cet évènement estival s’est toujours voulu international, et cette 8e édition est particulièrement généreuse à cet égard avec des artistes-photographes de France, mais aussi d’Allemagne, de Pologne, de Russie, des États-Unis. En quoi cet apport d’artistes-photographes venus d’ailleurs participe-t-il de l’esprit développé depuis le début par les Rencontres ?

L’esprit fondateur des Rencontres, qui est développé depuis huit années, est basé sur celui de l’échange et du croisement des visions artistiques. L’évènement se veut un espace de rencontre et de dialogue effectif, que cela soit lors de la Tournée des photographes, dans la création de partenariats pour instaurer des résidences internationales, des projets de publications ou d’expositions accueillis ici ou chez nos partenaires. La dimension internationale est le fruit de ce travail, mené par le directeur Claude Goulet, afin de permettre à un réseau artistique vivant, humain et marqué par la diversité des projets de se constituer. Les expositions visibles en Gaspésie, durant deux mois et demi, permettent, par ailleurs, d’accueillir plusieurs artistes issus de plusieurs continents, sur un même territoire, durant plusieurs jours. Elles sont la partie visible de l’iceberg et la finalisation d’initiatives développées à long terme comme les résidences d’artistes et la prospection internationale. Ensemble, ces initiatives permettent de rester attentif à l’actualité et à la variété de la photographie contemporaine, en ne restreignant pas sa réalité à un seul terrain de jeu, mais, bien au contraire, d’ouvrir les frontières et de générer de nouveaux dialogues artistiques.

 

Claire Moeder a débuté son mandat pour les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie en 2017 à titre d’adjointe à la direction. Elle est également auteure, commissaire, formatrice et rédactrice auprès des artistes. Elle publie régulièrement dans les revues et a contribué à des publications consacrées à la photographie. Ayant pris part à des résidences pour commissaires au Québec et à l’étranger, elle a conçu plusieurs expositions individuelles (Sayeh Sarfaraz, Jacinthe Lessard-L.) et l’exposition collective Loin des yeux à Optica autour des usages actuels de l’image portés par une quête attentive des formes de l’invisible.