Entretien avec Dominique Sirois

L’œuvre Deux cannibales est une encre sur papier faisant partie d’une série intitulée Études Mimesis Trinity (Atlas). Ce n’est pas la première fois que vous produisez ce genre d’œuvre sur papier au sein de votre démarche associée principalement à l’univers de la sculpture, sinon de l’installation. En quoi ces collages participent-ils de votre esthétique d’artiste ayant pour champ d’intérêt les affects, les ruines et l’obsolescence ?

Dominique Sirois : Il m’arrive fréquemment d’entreprendre un projet qui sera, au final, une installation avec des études sur papier. Avec celles-ci, je cimente l’univers du projet et je combine les références. Ces réalisations, une série dans la série, sont en fait des œuvres autonomes plus que des explorations, mais elles s’insèrent toutefois dans un ensemble.

Pour Études Mimesis Trinity, je m’étais intéressée à certains objets, phénomènes et représentations ayant une structure mimétique ou encore autoréférentielle. J’en ai sélectionné un certain nombre issu de la culture savante et populaire, dont la mode, la spéculation boursière et l’expérience de psychologie de Solomon Asch. Dans la sélection, il y avait également le thème de la nourriture, un gingembre autophage de la marque The Ginger People ou encore un cas de cannibalisme avec deux hommes gothiques russes ayant « mangé » leur colocataire. Il s’agissait de reproduire de façon mimétique des images prises sur internet et de leur mettre un cadre de type clipart, sorte de mimèsis d’une image encadrée.

Parmi les phénomènes rassemblés, c’est surtout la finance qui m’a intéressée. J’ai ciblé ce champ sous l’aspect de la finance comportementale avec les recherches de l’économiste André Orléan. Pour Orléan, la spéculation boursière peut être analysée sous l’aspect du mimétisme, c’est-à-dire la manière dont les agents se copient les uns les autres jusqu’au stade autoréférentiel, là où des bulles immobilières et des crises financières éclatent. J’ai donc créé un projet, Mimesis Trinity, sorte de compagnie fictive et conceptuelle comme un moteur de création pour réfléchir aux affects dans la finance. Derrière toute cette activité se cachent des pulsions et des désirs que nous avons tous à un certain degré, mais où la finance me semble un exemple extrême, voire dramatique. Le projet se déploie en trois volets avec Mimesis Trinity, Indice éternité et, le dernier, Étrange dévotion (2018).

 

Mimesis Trinity a donné lieu, à la fin de l’année 2014, à une exposition présentée à Art Action Actuel de Saint-Jean-sur-Richelieu. Il s’agissait d’une installation d’œuvres multidisciplinaires mettant en scène une société fictive qui ironisait sur la société consumériste dans laquelle l’économie capitaliste mondialisée nous a plongés. Or, ce système n’est pas simplement un mode d’organisation et de fonctionnement de l’activité économique, mais aussi un mode de fabrication de nos comportements sociaux. Était-ce l’intention de cette installation multidisciplinaire ?

On pourrait effectivement dire que ce système, indépendamment de son mode d’organisation, agit sur notre psyché; nous l’avons produit, et il nous produit en retour. Il est d’ailleurs fascinant d’observer la multiplication de biens de consommation en un siècle. Au-delà des avancées civilisationnelles, il faut y voir essentiellement une course au profit dans une logique de survie. Ce qui m’intéresse est cependant plus la financiarisation de l’économie, avec des produits financiers de plus en plus abstraits et spéculatifs, mais générant infiniment plus de capital.

Le projet de compagnie fictive Mimesis Trinity avait comme objet cette économie spéculative et coupée de son référent industriel. Pour la première présentation, je donnais à voir un bureau de réception de la compagnie en empruntant une esthétique corporative, non sans ironie. Une identité visuelle et des produits dérivés avaient été conçus. Tout ceci n’était en fait qu’une façade, une sorte de coquille vide d’une compagnie ne démontrant pas d’activité réelle. Au travers de cette mimèsis économique, deux références transperçaient dans les pièces : la littérature et la musculation. L’animation Emma (2014), réalisée en collaboration avec Grégory Chatonsky, avait comme point de départ un texte généré fusionnant Madame Bovary, de Flaubert, et certains articles de l’économiste André Orléan. Un avatar féminin 3D prononçait ce texte quelque peu surréaliste superposant le drame sentimental d’une société bourgeoise naissante à des crises financières contemporaines. D’autre part, l’haltérophilie s’est avérée un univers formel avec lequel jouer pour élucider, par voie d’analogie, différents traits affectifs observables dans la finance, en particulier la démonstration de force et de puissance, ensuite l’accumulation d’argent/muscle et, enfin, la structure d’une activité tournant en boucle sur elle-même ou autoréférentielle. En effet, l’haltérophilie, au contraire d’autres sports, prend une sorte de raccourci sportif pour n’obtenir que le résultat, tout comme la finance fait l’argent à partir de l’argent. Dans l’installation, des barres d’haltérophilie se retrouvaient dans des masses minérales non sans rappeler des sculptures de Brancusi.

 

Comme nous l’avons mentionné plus haut, cette installation de 2014 a été réfléchie au sein d’un triptyque. Le deuxième volet a été réalisé en 2016. Présentée à la galerie B-312 (Montréal) et intitulée Indice éternité, cette nouvelle œuvre rappelle principalement notre désir de remédier à la nature humaine, celle qui destine chacun d’entre nous à mourir, tôt ou tard, comme tout ce qui est vivant sur terre. Quels liens cette œuvre entretient-elle avec Mimesis Trinity ?

Pour Indice éternité, j’ai voulu explorer des affects plus spécifiquement liés à l’avoir et à sa contrepartie, la peur de perdre. Lorsqu’on pense à l’avoir, aujourd’hui, on entrevoit des possessions et également un compte en banque. Or, de tous les temps, la mort a été identifiée comme un point terminal à cette jouissance matérielle, ce qui amène à considérer le corps physique, la jeunesse, comme possiblement le plus grand capital. Il semble d’ailleurs que, depuis une dizaine d’années, une nouvelle génération de riches fait de la vie éternelle une obsession : le fondateur de PayPal, Peter Thiel, ou encore Ray Kurzweil et son programme transhumaniste, financé par Google, ou, enfin, Dmitry Itskov qui a fondé le programme 2045 Initiative visant à transférer la vie sur un androïde. Avec Indice éternité, je réfléchissais à l’usage de ces techniques dans un monde profondément inégalitaire.

Ainsi, le projet poursuivait la fiction de la compagnie avec la nouvelle filiale d’un service funéraire transhumaniste en imaginant un lieu pour mourir et transférer ses mémoires. On y retrouvait, à l’entrée de la galerie B-312, des tiroirs inspirés des coffres-forts de banque qui contenaient des disques durs. Ensuite, un bureau de réception avec une œuvre vidéo reprenant le dispositif des « trading desk », mais montrant des flux boursiers et des minéraux à la base d’ordinateurs super puissants régissant la finance. L’une des figures centrales à partir desquelles j’ai travaillé est l’avare et la mort. En histoire de l’art, on en retrouve maintes représentations, dont la peinture de Jérôme Bosh où est représenté un homme alité auquel la « mort » retire les bourses. Dans cette optique, j’ai fait une pièce en céramique, Effigie d’un actionnaire, un bas-relief d’un personnage étendu, un corps travaillé en fragments dans une esthétique surréaliste. Le surréalisme, dans sa valorisation de la pulsion et de l’inconscient, me semblait entrer en consonance avec ce que j’explorais en économie. D’autre part, on pouvait y voir des allusions au biomorphisme, au cœur des enjeux du projet, avec des jambes faites à partir d’un moulage de trépied nouveau genre (Gorilla pod). La vidéo Indice mémoire, tournée dans une mine de sel, s’alignait aussi sur cette figure : on y voit un homme âgé, possiblement un homme d’affaires, qui, dans ses derniers moments, entrevoit la fin de son existence.

 

Selon vos plans, ce triptyque se terminera en 2018 avec un projet nommé Étrange dévotion. Puisqu’il s’insère dans une trilogie où la fiction donne à penser le réel, où la mimèsis n’est pas seulement une simple imitation ou une reproduction, mais une véritable mise en scène élaborant un discours sur des phénomènes économico-culturels, votre production semble adopter parfaitement la belle formule de Jacques Rancière qui dit : « Le réel doit être fictionné pour être pensé.1»

Oui, c’est très juste… Je tends à penser que l’art est essentiellement fictionnel, et ce, peu importe l’approche. Dans cette optique, l’art devient une projection parallèle, comme un modèle réduit qui fonctionne à la manière du langage pour atteindre le monde. Mimesis Trinity est une fiction « soft » au sens où la stratégie fictionnelle m’est apparue davantage comme un cadre et un moteur de création. Dans la première version, j’ai « flirté » avec un réalisme corporatif comme plusieurs projets de société fictive. Il m’est apparu assez rapidement que ce type d’approche basée sur une mimèsis, à la manière de décor de cinéma, ne me stimulait pas tellement et, qu’en fin de compte, elle m’aurait castrée. Le projet était dans une certaine mesure antimimétique. Ce qui en est ressorti est un travail basé sur des associations et des analogies qui, dans la rencontre d’éléments disparates, produit une énergie et ouvre un monde dans lequel je peux puiser; par exemple, le fait d’utiliser la musculation pour parler de finance ou, encore, lier surréalisme et économie. Ces associations, bien que fictionnelles, me semblent opérer réellement ou, du moins, à l’intérieur de l’œuvre.

Ta question m’amène aussi à penser l’art dans son rapport au discours et à l’expérience sensorielle. Il semble toujours y avoir un fossé qui s’y creuse. Du moment qu’une intention est énoncée, s’en écarter est plus que probable. Dans mes projets, je tente peut-être d’anticiper cette distance et d’essayer de créer un maximum d’équilibre entre ce qui veut s’imposer sur le plan de la forme et le « storytelling » de l’œuvre. Je reçois parfois le commentaire que mes installations sont opaques, malgré l’expérience esthétique qui en ressort. Il semble s’y trouver une certaine complexité cachant un cheminement et des réflexions qui ne peuvent être décodés en 30 secondes de visite, peut-être à la manière des arts du temps comme la littérature.

Cela dit, avec le dernier volet, je poursuis la fiction de la compagnie en orchestrant une transaction d’entreprise où Mimesis Trinity acquiert Étrange dévotion. Étrange dévotion est spécialisé en design d’intérieur. Ce nouvel avatar corporatif, pensé comme un nouvel épisode, me permet d’emprunter une piste de recherche-création actuellement en processus. Je veux considérer l’aspect décoratif, en art, comme un symptôme d’un trop grand formalisme afin de parler, par voie d’analogie, de la financiarisation de notre économie. Si une trop grande autonomie de l’art et du médium a abouti en un formalisme quasi décoratif, on pourrait dire que de la trop grande autonomie de la sphère économique a donné lieu à une activité coupée du reste de la société (politique et environnement), quasi autoréférentielle dans sa visée. C’est du moins ce que je projette d’explorer à travers plusieurs ramifications dans une installation prévue en mai 2018 à Axe néo 7 (Gatineau).

 


1. Jacques Rancière, Le partage du sensible, esthétique et politique, Mayenne, La Fabrique éditions, 2006, p. 61.