Entretien avec Jean-Christophe Norman

Histoire du jour et de la nuit 
Galerie des arts visuels
18 février – 26 mars 2017

L’art de la joie
Manif d’art 8
La Biennale de Québec
17 février – 14 mai 2017


 

Pour la Manif d’art 8, ayant pour titre L’art de la joie (commissaire : Alexia Fabre), vous présentez à la Galerie des arts de Laval une installation d’œuvres ayant pour titre Histoires du jour et de la nuit (2017). Elle est constituée de trois éléments : un livre couvert de pigments noirs qui le rendent opaque à la lecture, un immense tableau directement peint au mur sur lequel vous avez écrit des bouts de phrases glanés dans différents bouquins et, finalement, une vidéo projetée sur un des murs de la galerie et dans laquelle on vous voit circulant dans l’espace de la galerie alors que vous veniez de poser vos valises. Je reviendrai dans une autre question sur les deux premières œuvres, mais pour le moment, j’aimerais vous entendre à propos de cette « performance » produite en solitaire dans un espace encore vide. Quel sens donner à ce rituel ?

Jean-Christophe Norman : Pour commencer, il existe une quatrième œuvre qui se trouve être l’enregistrement de la première marche d’un jour et d’une nuit que j’ai réalisée. C’était à Tokyo en 2008. Il faut savoir que la plupart de ces très longues marches ont été réalisées dans des mouvements exploratoires de très grandes villes : Tokyo donc, mais aussi Buenos Aires, Vilnius, Istanbul. En 2016, j’ai changé un peu les choses en réalisant une de ces marches à l’intérieur du musée Picasso à Paris. Ici, à Québec, je voulais pousser la chose à son maximum en réactivant ce geste dans un « white cube ». Je vois ces marches comme une allégorie de l’existence, des matières qui la composent, et de son potentiel de fictions. J’ai en tête la phrase de Borges à propos de Joyce : « Le temps d’un de nos jours, c’est tout le temps du monde. » D’une manière générale, je tente de matérialiser des visions qui me traversent et qui sont communes à beaucoup de personnes. J’essaye de ne pas m’en tenir à l’imagination, au rêve. C’est une façon d’entrer dans les images, de « fictionner » le réel et d’aller dans le cœur et le corps des choses. La dimension de l’effort ne m’intéresse pas. Bien sûr, elle est réelle, dans ces « performances », mais un moyen et pas du tout un but.

À Tokyo, j’avais placé un enregistreur dans ma poche de blouson et je captais le son de la ville pendant la totalité de la marche. Ce son, je l’ai voulu discret dans l’exposition. Parfois, il se perd un peu; parfois, on le retrouve; à d’autres moments encore, il semble se superposer avec la marche dans la galerie. D’une certaine façon, cela renvoie à l’idée des marches simultanées que j’ai proposées à d’autres artistes et qui consistent à simplement marcher ensemble dans des lieux distincts, parfois séparés de plusieurs milliers de kilomètres. De la même façon que les livres peuvent secrètement dialoguer entre eux, les humains doivent trouver des solutions pour incarner ce qui les lie. Sans qu’on y prenne garde, les hommes, les animaux tracent des lignes invisibles, partout sur la planète, dès lors qu’ils se déplacent. Beaucoup se croisent et ont des choses à se dire. Le son dans la galerie va visiblement dans cette direction.

 

Merci pour cette précision quant à l’enregistrement de la première marche à Tokyo en 2008. Mais, je suppose que ces marches ne sont pas toujours un préalable à vos performances d’écriture ? Si c’est le cas, quel lien peut-on faire de ces marches comme « allégorie de l’existence » avec l’œuvre écrite sur l’un des murs de la galerie et le livre ?

En effet, mes marches fonctionnent de façon autonome. Mais, par ailleurs, comme c’est très souvent le cas, dans ma pratique, ce sont des performances qui peuvent dialoguer avec d’autres pièces. Mes écrits tiennent compte de ces expériences, des sensations traversées. Si la structure est identique – le temps, le rythme –, tout le reste se singularise en fonction des lieux qui sont traversés, explorés, expérimentés. On peut y voir un dessin dans l’espace, mais tout autant une forme d’écriture, un dialogue constant entre le réel de la ville ou du lieu et la dimension fictionnelle qui se dégage de ces gestes. Je ne pensais pas, en initiant ce mouvement à Tokyo, qu’il pourrait y avoir autant de suites. La vie de voyageur que je mène en a décidé autrement. Aujourd’hui, je m’attache à documenter ces marches urbaines avec encore plus d’attention, avec une présence accrue du récit, d’une langue qui se fabrique et qui se matérialise dans le mouvement et dans l’énergie qui se déploie à même les grandes mégalopoles. J’ai le sentiment d’être au-delà de ce que je pensais devoir faire quand j’ai commencé ces dérives. L’imbrication du récit et de son mouvement est venue sans s’annoncer. Et la langue que je travaille fait écho de ces modes exploratoires, avec les prises de paroles multiples, les sons, l’architecte qui s’élabore. Les choses dépendent de la vie.

 

Dans la Galerie, il y a donc, comme mentionné plus haut, un livre placé sur un socle et recouvert d’une boîte en « plexiglass ». Ce livre ouvert n’est plus tout à fait un livre puisqu’il est enduit de noir et qu’il est présenté ici comme un objet inerte. Cette transposition du livre en objet, serait-ce une métaphore de la fin du livre, d’autant que votre tableau écrit à la main reproduit les dernières phrases de plusieurs ouvrages ?

Le livre est recouvert d’encre, puis de graphite. Il s’agit d’Ulysse de Joyce. Ce recouvrement n’est pas un geste iconoclaste, mais plutôt d’ouvrir le récit à tous les récits possibles. La couleur noire pourrait nous renvoyer à la nuit, à l’espace du rêve. Ce n’est pas un objet isolé. Il est au contraire relié à mon projet « Ulysses, a long way » qui consiste à réécrire ce grand texte sous la forme d’une ligne sur la surface du globe et à l’aide de craies blanches. L’écriture et les fictions qu’elle entraîne m’intéressent sous toutes ses formes. Je la travaille comme un élément plastique, et le recouvrement est une de ces formes. Le « tableau » écrit à la main fait référence à plusieurs expériences que j’ai eues dans des bibliothèques. La première d’entre elles a été réalisée à Phnom Penh (Cambodge) où je séjournais pour la réalisation d’un projet sur le fleuve Mékong. Le hasard a voulu que je me retrouve seul dans la bibliothèque d’un français rencontré dans la ville. Presque immédiatement, j’ai eu l’idée de réécrire la dernière phrase de tous les livres qui composaient cette bibliothèque. Cela a produit un texte étrange, poétique. D’une certaine façon, je faisais dialoguer le hasard et la méthode. Plus tard, je me suis remémoré cette réflexion de Borges où il imagine, dans la bibliothèque de Buenos Aires, les livres dialoguant pendant les heures de fermeture, partageant ainsi leurs fictions. Les fins de livre sont pour moi des possibles commencements d’autres récits ou fictions. Ajoutées les unes aux autres, ces fins révèlent de nouveaux mondes, des failles dans le réel et, pour le dire en quelques mots, ce qui se termine inaugure une chose nouvelle.

 

Rien donc à voir avec la fin du livre, ce qui est rassurant. Bien au contraire, vos fins de livre ouvrent, dites-vous, sur l’avenir, sur de possibles récits, de nouveaux commencements. D’ailleurs, sauf erreur, la question littéraire parcourt votre expérience artistique depuis le début. A-t-on alors raison de penser que c’est la littérature qui vous a conduit aux arts visuels ?

Je dirais que l’écriture sous toutes ses formes est arrivée rapidement dans ma pratique. Entendons-nous bien, je ne m’intéresse pas du tout à la graphie ou à la calligraphie, à toute cette esthétique en somme. Je vois l’écriture comme une matière qui peut être travaillée presque sans limites. Je reviens souvent à cette idée de « fictionner » le réel. On ne cesse d’entendre que le monde va à sa perte, qu’un monde se termine, etc. C’est à la fois vrai et complètement faux. Ce qui se termine commence. Nombreux sont mes projets qui ont vu le jour peu après la fin d’une lecture, la fin d’une écriture ou encore la fin d’un voyage. L’espace ne cesse de vouloir s’ouvrir si l’on est attentif à ces questions. Je pourrais dire que je crois à la réincarnation de mon vivant ! Les grands récits, les grands livres n’ont de cesse d’ouvrir et d’interroger un présent qui s’annonce. Pour les grandes œuvres, c’est la même chose. C’est quelque chose de généreux, donc c’est une chose ouverte qui s’adresse à tout le monde. Il ne s’agit pas de parler ou d’écrire pour les autres ou à la place des autres, mais de parler, d’écrire, de dessiner, de créer, et bien entendu de vivre avec tout le monde, au milieu du monde, dans son mouvement, dans sa façon d’avancer, de se contredire, de s’inquiéter. Il suffit d’être attentif. Mais il faut reconnaître que c’est un effort considérable. J’ai l’impression qu’en poussant les choses à leur maximum, on arrive (peut-être) à entendre tout ce qui se dit, comme tout ce qui s’écrit ou ce qui se fabrique. Ce n’est pas simplement le numérique qui crée la connexion, c’est aussi le langage, le vent, l’expérience, la tentative, les tremblements. Les choses dépendent de la vie.

 

Propos recueillis du 17 au 25 février 2017.