Entretien avec Caroline Monnet

Cet entretien avec CAROLINE MONNET nous a été accordé à l’occasion de notre campagne de financement pour laquelle une oeuvre de l’artiste est mise en vente dans la section Œuvres.


 

Avec raison, on vous présente comme une artiste multidisciplinaire, d’autant que votre pratique artistique oscille entre les arts visuels et le cinéma. Aussi, la série The End of a Cycle is the Beginning of a New One (2017), que vous avez proposée à la revue ESPACE, provient d’une exposition qui a été vue à Art Action Actuel (Saint-Jean-sur-Richelieu), au printemps 2017, et qui avait pour titre Memories We Shouldn’t Speak Of. Dans le contexte de cette exposition, quel est le sens de ces motifs noirs sur fond blanc ?

Caroline Monnet : C’est effectivement lors du projet d’exposition Memories We Shouldn’t Speak Of, présenté à Art Action Actuel, que j’ai commencé, pour la première fois, à explorer ces motifs. L’exposition est arrivée à un moment charnière de ma vie où ma belle-mère, et plus grande supportrice de ma carrière artistique, est décédée. En voulant dédier l’exposition à sa mémoire, j’ai choisi de reprendre les motifs d’une toile qu’elle avait réalisée dans son jeune âge. Cette toile, elle me l’avait offerte, et c’est une des seules choses que j’amène avec moi lorsque je déménage d’une ville à l’autre. Ces motifs représentent, selon moi, des territoires inconnus. Ce sont les zones grises qui existent entre les frontières, entre des états d’êtres ou des étapes de vie. Ils sont inspirés de motifs traditionnels autochtones, mais je les ré-imagine et les réactualise pour coller à ma réalité contemporaine et urbaine. Influencée par l’architecture et le modernisme, je continue d’explorer ces motifs en les transformant afin qu’ils se construisent dorénavant comme des plans d’urbanisme, orientés vers le futur.

 

L’exposition dans laquelle se trouvaient ces motifs rassemblait des sculptures, des dessins et une vidéo. Autrement dit, votre pratique en arts visuels est souvent, sinon toujours, de l’ordre de l’installation, ce qui permet de mettre en lien plusieurs médiums comme c’était aussi le cas lors de votre exposition précédente Dans l’ombre de l’évidence, en 2016, à AXENÉO7 (Hull-Gatineau).

J’explore plusieurs médiums, dans ma pratique, et je jongle entre les arts visuels et le cinéma. Il est donc naturel, pour moi, d’inclure les différentes facettes de mes recherches formelles dans mes projets d’exposition. C’est peut-être aussi là que mon expérience en cinéma vient influencer ma façon d’approcher une installation. Lorsque je travaille en galerie, je regarde l’espace vide et j’imagine comment il peut se construire pour permettre une expérience au public. Je souhaite que mes œuvres puissent communiquer une réaction sensorielle, voire émotionnelle, qu’elles fassent réfléchir sur un propos précis. Mes installations sont comme des mises en scène, et chaque œuvre s’inscrit dans une démarche narrative ciblée. Elles s’informent l’une l’autre pour créer un ensemble cohérent. La vidéo garde une place importante dans ma pratique, car c’est le premier médium que j’ai exploré. Toutefois, je trouve qu’il y a des choses qui sont difficiles à montrer ou à faire sentir avec l’image en mouvement. La vidéo manque parfois de tangibilité, de matière brute qui permet une réaction plus physique face à l’œuvre. C’est pour cela que la sculpture est devenue une nouvelle passion. Elle me permet de déconstruire et de reconstruire, d’avoir un rapport au corps plus intime avec l’œuvre. J’aime l’idée d’un objet duquel émanent une énergie et une identité. La vidéo, quant à elle, stimule d’autres sens. Le travail du son et de l’image peut s’avérer extrêmement manipulateur. Pour ce qui est de la peinture et des motifs géométriques que j’explore, ils m’apaisent parce qu’ils me placent dans un état presque de transe où le subconscient peut opérer. Je pense que c’est de façon complètement naturelle que j’inclus plusieurs formes d’expression dans mes installations, cela évite de se confiner dans des boites et laisse place à une plus grande liberté, toujours dans le but de servir le propos mis de l’avant.

 

Vous présenterez bientôt une exposition intitulée joliment Like ships in the night à la Walter Philips Gallery (Banff); en quoi cette exposition se démarque-t-elle des précédentes ?

Cela fait plusieurs années que je discute de cette exposition avec la commissaire Peta Rake. Elle est le résultat de nos nombreuses conversations et découle de matériel vidéo que j’ai tourné lors d’une traversée de l’Atlantique en bateau cargo en 2012. Peta en avait pris connaissance et était intéressée à ce que je finisse le projet. Le titre fait référence aux signaux lumineux dans le noir, qui sont souvent la seule façon de communiquer à travers de grandes distances, à la fois géographiques, culturelles et interpersonnelles. Le dicton, « comme des navires dans la nuit », parle aussi de relations transitoires, de connexions manquées, et tente de tracer des lignes entre les conversations et les objets qui pourraient être obscurcis les uns les autres. Je pense que cette exposition se démarque des précédentes, car je me suis permis d’explorer de nouveaux territoires, tant au niveau des thèmes abordés que dans les techniques utilisées avec les matériaux. Cette exposition est, je pense, pour la première fois, entièrement assumée comme une installation.

 

Depuis 2009, vous avez produit plusieurs courts métrages. Le premier d’entre eux s’intitule Ikwé, mot qui signifie « femme » en algonquin. Sauf erreur, la plupart de ces films, sinon tous – je pense particulièrement à Mobilize, présentée récemment à Arsenal Contemporary à New York, – portent sur l’identité autochtone alors que vous êtes vous même d’origine française par votre père et Algonquine par votre mère. Que signifie pour vous ce biculturalisme ?

J’ai toujours été intriguée par le concept de coexistence, qu’il soit culturel, géographique ou même artistique. J’ai grandi entre le Finistère et l’Outaouais et j’ai souvent tendance à interroger mon rapport à l’identité. Il est dit que l’identité est attachée à un territoire, mais qu’advient-il lorsque celle-ci est partagée entre deux géographies distinctes ? Selon moi, il existe une multiplicité de mondes dans lesquels nous devons naviguer en tant qu’autochtones. Mon travail touche aux idées complexes autour de l’identité biculturelle et explore les zones grises difficiles à catégoriser. À travers de mes films, je souhaite m’imposer en tant que réalisatrice issue de la communauté autochtone et ainsi contribuer à un langage cinématographique qui puisse pallier la marginalisation, les stéréotypes et les préconceptions. J’essaie de faire des films qui mettent en scène une réalité autochtone qui soit moderne, authentique, portée vers l’avant. Dans mon film Mobilize 1, entièrement construit à partir d’images d’archives de l’Office National du Film, j’ai voulu montrer des images où les gens sont dans l’action et où leurs actions sont impressionnantes, telles que : naviguer en canoë à travers des rapides, fabriquer des raquettes pour aller couper des arbres dans le bois, construire des gratte-ciels. Je voulais que les gens soient énergisés à la vue d’autochtones à l’écran. C’est entendu que je ne peux que parler de ma propre perspective et de mon regard face aux choses. Avec chaque film, j’aborde différents thèmes qui m’habitent au moment présent, j’expérimente formellement, mais chaque fois dans le but d’en faire ressortir l’élégance, la résilience et l’anticonformisme de l’identité autochtone contemporaine. Mon premier film Ikwé 2, réalisé en 2009, était beaucoup plus dans la recherche de soi, dans une quête identitaire que peuvent l’être mes plus récents films tels que Créatura Dada. Ikwé est né d’un désir de m’exprimer, mais aussi de reconnecter avec une identité qu’on m’avait enlevée au fil des générations.

 

Vous avez été sélectionnée pour la Résidence de la Cinéfondation du Festival de Cannes pour votre projet de film Bootlegger. Cette résidence, consacrée à la rédaction du scénario, a eu lieu à Paris d’octobre 2016 à février 2017. Sauf erreur, ce sera votre premier long métrage. Ce film poursuit-il votre intention de départ, celle de « contribuer à un langage cinématographique qui puisse pallier la marginalisation, les stéréotypes et les préconceptions » ?

Ç’a été une vraie fierté d’être sélectionnée pour cette résidence du Festival de Cannes à Paris et cela m’a permis de me concentrer entièrement à l’écriture de ce premier long métrage. Mes films précédents étaient davantage d’ordre expérimental ou documentaire alors qu’avec Bootlegger, j’ai plongé tout entière dans un univers fictif où il m’a fallu construire des personnages et raconter une histoire linéaire. L’écriture est comme un autre médium qu’il faut apprivoiser. J’ai appris énormément tout au long du processus d’écriture. Bootlegger a lieu dans une réserve autochtone du nord du Québec, ce qui marque quand même un changement par rapport à mes films précédents où la ville tient une place prépondérante. J’avais envie de parler d’isolement et de marginalisation, mais j’en avais surtout assez de toujours voir les mêmes images négatives dans les médias. Il ne faut surtout pas négliger la lourde réalité et les inégales conditions de vie qui existent dans les réserves, mais je pense que c’est aussi important de représenter l’humour, les liens familiaux forts, les rêves, la résilience et la vitalité des gens qui y habitent. Ce long métrage, j’ai aussi choisi de le faire en français, car à mon avis, il existe encore trop peu de films autochtones francophones dans notre paysage cinématographique. On espère toujours pouvoir faire une différence à travers un film, et qu’il puisse toucher au-delà des frontières.

Propos recueillis entre le 13 et le 20 janvier 2018.

 


1. Mobilize (2015)  est disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=dGAbvGftjVc

2. Ikwé (2009) est disponible en ligne : https://vimeo.com/36728540