Entretien avec Anne-Sophie Blanchet (Commissaire adjointe, Manif d’art 8)

Simons – Vieux-Québec
Artistes : Paryse Martin; Jacques Samson; Marie-Ève Fréchette; Julien Lebargy
20, côte de la Fabrique

Simons – Place Sainte-Foy
Artistes : Sarah Thibault; Cynthia Dinan-Mitchell; Acapulco; Collectif 5
2450, boulevard Laurier

Simons – Galeries de la Capitale
Artiste : Olivier Roberge
5401, boulevard des Galeries

2 février – 16 avril 2017


 

À l’occasion de la Manif d’art 8, ayant pour thème L’art de la joie, vous êtes commissaire adjointe à la commissaire invitée, Alexia Fabre, mais vous signez également le commissariat des présentations d’œuvres en vitrine dans trois magasins Simons situés à Québec et à Sainte-Foy. Qu’elle fut votre première préoccupation en invitant les artistes à exposer une œuvre dans une vitrine à vocation commerciale ?

Anne-Sophie Blanchet : Ma première préoccupation était de présenter des œuvres accessibles, mais non complaisantes. À mes yeux, c’est d’ailleurs l’un des plus grands défis de l’art public ou de l’art qui s’expose hors des lieux qui lui sont habituellement consacrés. Je crois qu’il faut tendre vers un équilibre entre une proposition artistique qui saura plaire, mais qui saura également piquer la curiosité des passants et, ultimement, susciter une réflexion plus profonde. Une œuvre qui « saura plaire » n’est donc pas synonyme de « puérile, jolie ou facile… » Disons simplement que, sachant que les œuvres se trouvent dans un endroit où on ne les attend pas forcément, elles doivent demeurer ouvertes et invitantes, plutôt que de chercher à imposer un discours et à exclure ceux qui n’y adhèreraient pas complètement. J’ai toujours envisagé l’art – et c’est peut-être encore plus vrai pour l’art contemporain – comme le point de départ d’un dialogue entre l’artiste et les spectateurs. Toutefois, pour qu’un tel dialogue soit possible, il faut que les premières paroles échangées démontrent une certaine ouverture et un intérêt mutuel.

 

Est-ce que les neuf artistes sélectionnés, Paryse Martin, Jacques Samson, Marie-Ève Fréchette et Julien Lebargy, pour le magasin Simons du Vieux-Québec; Sarah Thibault, Cynthia Dinan-Mitchell, Acapulco et Collectif 5, pour le magasin de la Place Sainte-Foy; Olivier Roberge, pour le magasin situé aux Galeries de la Capitale, devaient présenter une œuvre originale adaptée à la mise en scène particulière qu’offre une vitrine de magasin ou avez-vous procédé à un choix d’œuvres après avoir visité les ateliers ?

Un peu des deux. Avec cette exposition, je voulais que chacune des vitrines se présente comme une fenêtre ouverte sur son propre univers. J’étais également à la recherche d’œuvres qui investiraient l’ensemble de l’espace disponible. Je me suis donc tournée vers des artistes dont la pratique gravite principalement autour de la sculpture et de l’installation. Si j’avais déjà une idée des œuvres que je souhaitais exposer, le choix final s’est néanmoins effectué en collaboration avec chacun d’eux, à la suite de visites d’ateliers. Ainsi, l’exposition présente des productions récentes ou carrément inédites d’artistes chevronnés, mais également d’artistes de la relève. Les artistes réunis dans cette exposition abordent le thème de Manif 8 – l’art de la joie – comme on formule un souhait; c’est-à-dire comme l’expression d’un désir ou d’un rêve que l’on espère exaucer. Par exemple, les œuvres de Cynthia Dinan-Mitchell et du Collectif 5 se présentent comme des odes à la vie, dans ce qu’elle a de plus beau, mais également de plus fragile et éphémère. Paryse Martin et Julien Lebargy, inspirés par l’univers des contes et la candeur de l’enfance, ont conçu des installations qui nous encouragent à laisser libre cours à notre imagination. Dans le même esprit, mais en adoptant une approche plus formelle, les sculptures de Jacques Samson et de Marie-Ève Fréchette nous incitent à poser un regard nouveau sur le monde dans lequel nous évoluons. Le collectif Acapulco et Sarah Thibault semblent, quant à eux, nous mettre en garde contre les bonheurs artificiels. Enfin, Olivier Roberge nous invite à prendre du recul, littéralement et symboliquement, et à réfléchir sur les rapports à la fois contradictoires et complémentaires qui unissent la joie et la mélancolie.

 

Votre réponse nous fait comprendre comment s’est opéré le regroupement des œuvres selon ce qu’elles suscitent comme impression. Par ailleurs, puisqu’elles sont présentées dans les vitrines de trois commerces de détail, l’un des enjeux n’est-il pas de conjuguer avec des sensibilités qui n’ont rien à voir avec un public associé à l’art contemporain, mais venu, surtout, pour faire des achats ? Autrement dit : comment, dans ce cas très particulier d’une exposition d’œuvres en vitrine, celle-ci peut-elle développer un dialogue entre l’œuvre et le spectateur ?

Il s’agit en effet de l’un des principaux enjeux. Je pense qu’il faut d’abord miser sur l’effet de surprise que les œuvres peuvent générer lorsqu’elles sont présentées dans un tel contexte. Par exemple, lorsque les clients de Simons passent devant la vitrine du collectif Acapulco, ils se doutent fort probablement que la bétonnière qui y est exposée n’est pas un produit en vente dans le magasin. Pour d’autres vitrines, comme celles de Paryse Martin ou de Cynthia Dinan-Mitchell, ce seront peut-être les couleurs et la beauté esthétique de l’ensemble qui attireront d’abord leur attention. Ainsi, avant même de réfléchir à la médiation (son contenu et son inscription dans une biennale comme la Manif d’art 8), il faut au moins que les œuvres puissent susciter une réaction auprès du public. On souhaite bien sûr que la première impression soit plutôt positive (quoique nous ne puissions jamais avoir le contrôle là-dessus), justement pour inciter les passants à s’arrêter et à prendre le temps de regarder et d’interpréter ce qui leur est présenté. Quoi qu’il en soit, l’art ne doit pas laisser indifférent. Sinon, toutes les stratégies de médiation que nous pourrons mettre en place ne serviront à rien. Et si nous réussissons à capter l’attention des visiteurs, alors ceux-ci pourront, s’ils le souhaitent, obtenir plus d’informations sur les œuvres, notamment grâce aux cartels explicatifs qui accompagnent chacune d’elles. À cela s’ajoutent des détails supplémentaires sur le projet et un horaire de visites commentées dans le programme de la biennale, disponible en version papier ou sur le site Internet de Manif d’art… Les visiteurs qui démontrent de l’intérêt pour l’exposition ne demeurent donc pas en reste, car on leur offre plusieurs outils pour approfondir et prolonger leur rencontre avec les œuvres. En somme, la médiation facilite sans aucun doute la réception et l’acceptation des œuvres, mais elle ne fait pas foi de tout. L’art a sa place partout, même dans les vitrines des magasins. C’est en multipliant les occurrences de l’art dans le quotidien des individus que l’on peut faire naître chez eux de nouvelles sensibilités, une plus grande ouverture envers les productions artistiques contemporaines et, souhaitons-le aussi, un plus gros appétit pour ce genre de manifestation.

 

Que des œuvres d’art puissent s’exposer « hors les murs », qu’elles puissent se retrouver dans des espaces aussi inusités que des vitrines de magasins, c’est en effet de bon augure dans une société ouverte à l’expression artistique. Et, dans le cadre d’une biennale, cela semble aller encore plus de soi, puisqu’on souhaite créer un événement qui s’adresse non pas seulement à un public déjà converti, mais à un public moins « en appétit pour ce genre de manifestation ». Or, justement, pensez-vous que le thème choisi pour cette 8e édition – L’art de la joie – est des plus appropriés en vue de développer la curiosité des spectateurs ?

C’est en effet un thème qui se veut très ouvert et rassembleur, car il a le potentiel de rejoindre quiconque aspire au plaisir, au bonheur… à la joie. La programmation que nous avons élaborée se voulait donc représentative de cette ouverture et de la pluralité des manifestations possibles de la joie. La joie dans ce qu’elle a de lumineux, de gai et d’euphorisant, mais aussi la joie comme une revendication, une affirmation, une prise de position quant à cette « vague d’obscurantisme qui nous menace », pour reprendre les mots de la commissaire Alexia Fabre. À travers les œuvres présentées au Musée national des beaux-arts du Québec et ailleurs dans la ville, les artistes abordent le thème de la biennale comme une quête personnelle ou collective : la joie se gagne, se perd, se donne… elle est un désir. On retrouve des œuvres qui expriment la joie à travers des plaisirs simples, comme c’est le cas de Canadassimo (l’atelier) du collectif de BGL, une installation qui inspire l’abondance et la liberté créatrice. Pour d’autres artistes, comme Coco Guzman, la joie est un combat, une manière non violente de s’indigner et de résister aux injustices. Pour d’autres encore, comme Christian Boltanski, la joie est abordée à la manière d’un rituel, comme une offrande à la vie. Ainsi, L’art de la joie, c’est un peu « l’art de s’ouvrir au reste du monde ». C’est un éveil à la culture et à la connaissance, mais avant tout, c’est une sorte d’acte de foi envers l’humanité et ce qu’elle a à offrir. Ainsi, nous souhaitions que cette biennale soit accessible. Nous espérons aussi que les visiteurs passent un bon moment, et que les œuvres puissent être le point de départ d’une réflexion plus profonde sur le monde dans lequel nous évoluons et sur ce qui nous rassemble – je pense notamment à l’œuvre U.N. Camouflage du collectif Société Réaliste qui traite justement de ce « vivre ensemble ».

 

Propos recueillis entre les 23 et 29 mars 2017.