Édition/Forme/Expérimentation : repenser le livre

GALERIE UQO
GATINEAU
24 FÉVRIER –
24 MARS 2016


 

Prix Jean-Pierre-Latour

Créé en 2006, le Prix Jean-Pierre-Latour est un prix annuel, en mémoire du regretté Jean-Pierre Latour (1951-2005), qui vise à encourager chez les étudiantes et étudiants des premier et deuxième cycles, inscrits dans un programme de l’École Multidisciplinaire de l’images (ÉMI), le développement d’une pensée critique, par la rédaction d’un texte rattaché aux pratiques des arts et à la muséologie. Chargé de cours à l’ÉMI de 1985 à 2005, le critique d’art Jean-Pierre Latour a également été, de 2000 à 2005, membre du comité de rédaction de la revue ESPACE sculpture, désormais nommée ESPACE art actuel, dont la maison d’édition publiait en 2009 l’ouvrage posthume Jean-Pierre Latour, critique d’art : voir et comprendre. Avec ce premier texte publié, l’ÉMI et le Syndicat des chargées et chargés de cours de l’Université du Québec en Outaouais, qui décernaient ce prix, inaugurent un partenariat avec la revue ESPACE qui fera paraître, à chaque année, le texte du lauréat ou de la lauréate.

 

En cette ère où l’art contemporain s’initie au design graphique en adoptant des outils numériques de production, de diffusion et de distribution, Édition/Forme/Expérimentation interroge le livre en tant que médium créatif venant affirmer sa forme matérielle et esthétique, cherchant ainsi à établir un véritable échange entre différentes pratiques artistiques. En effet, cette exposition regroupe plus d’une soixantaine de publications expérimentales d’éditeurs, de designers, d’artistes québécois et internationaux.

Conçue par le Collectif Blanc, plateforme curatoriale montréalaise, cofondée par Marie Tourigny et Catherine Métayer en 2013, cette exposition a été présentée à Gatineau, du 24 février au 24 mars 2016, à la Galerie UQO de l’Université du Québec en Outaouais. Nouvel espace tout juste ouvert en septembre 2015, cette galerie soutient et promeut, à une échelle locale aussi bien qu’internationale, le développement de la recherche et de la création en art contemporain. Ainsi, Édition/ Forme/Expérimentation répond avec certitude à ce mandat. En outre, elle sera présentée à Toronto, du 16 au 19 juin 2016, au Toronto Art Book Fair et elle est attendue à Montréal à l’automne.

L’exposition offre une vision plurielle du livre, tant du point de vue de l’imprimeur, du designer que de l’artiste. Ses différents ouvrages viennent interroger et repenser le livre comme un véritable médium créatif, délivrant par la forme ou le contenu un véritable message artistique, esthétique et parfois politique. En expérimentant ses différentes facettes et en interrogeant sa matérialité telle que son format, sa structure ou encore ses possibles volumes, le livre se pense et se repense à travers différentes pratiques artistiques.

Semblables à de petites architectures, ces livres se construisent non seulement à travers le regard, mais aussi par le toucher en donnant la possibilité au lecteur de les manipuler. En effet, plus de cent livres attendent d’être vus, sentis, touchés et construits dans cette exposition. Le visiteur enfilera des gants blancs distribués à l’entrée de la galerie pour venir enfin les découvrir. Participative, cette exposition offre un véritable échange entre le visiteur et l’objet, l’incitant à prendre le livre en main. L’espace de la galerie se transforme alors en une bibliothèque des merveilles, en cabinet de curiosités, d’objets collectionnés. Disposées sur des lutrins et des tables en bois, les différentes réalisations s’offrent à la flânerie du visiteur qui se laisse envoûter par leurs couleurs, leurs formes et leurs volumes les plus inattendus. Certains, d’ailleurs, attirent tout particulièrement notre attention.

À l’entrée de l’exposition, des pages défilent, projetées sur le mur blanc de la galerie. Sur chacune d’entre elles est inscrite une citation. On peut y lire, par exemple, « Les infirmières fument », ou encore, « Tous les poètes ont un casier judiciaire ». Teinté d’humour et d’ironie, Le Caroussel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne, de Marc-Antoine K. Phaneuf et Jean-François Proulx, est un livre à support mural qui, pour être lu, doit être projeté. Son contenu, en diapositives, est éphémère. En face, le buste d’Elvis Presley, déposé sur un empilement de cartons, nous regarde. Au-dessus de lui, des affiches d’images hétéroclites faisant référence au collage sont en réalité des chutes et des tests d’impressions. Au sol, des affiches couleur vert-pastel sont consultables, tel un roman aux larges pages détachables. Cette installation, du studio montréalais de design Feed, est prise ensuite en photographie en vue d’une publication.

La visite se poursuit, laissant à disposition une multitude d’« oeuvres-livres » sur les différentes tables et sur les présentoirs. Le moment est venu d’admirer et de toucher ces curiosités. Le livre de Sofia Grin, Deconstructive Pop-Up Book, présente des créations d’architectures expérimentales. Elle réalise pour cela des kirigami japonais, soit des dessins en volume découpés dans le papier. Dans le même ordre d’idée, Aurélie Painnecé avec le volume de propose un livre-oeuvre, sous la forme ancienne du rouleau de papier horizontal et vertical destiné à la lecture publique. L’artiste, dans cet ouvrage, aborde la question de l’image à l’ère numérique et le rapport fascination/saturation qu’elle entretient. Elle explique, avec des images capturées de son ordinateur, tous les processus de création pour réaliser un livre numérique. La narration se déroule de haut en bas, suspendue au mur, venant s’accumuler au sol, rendant ainsi la fin du récit illisible, cachée sous les plis et replis du papier.

A contrario de cette imposante installation, Thomas Sauvin et Jiazazhi Press exposent un livre miniature, Until Death Do Us Part, aux couleurs rouge et or, à l’intérieur d’un boîtier de cigarettes chinoises. Ce livre retrace par l’image le rapport de la cigarette dans les cérémonies maritales en Chine. Le format miniature sera d’ailleurs repris par l’artiste française Irma Boom. Intimement lié à son processus créatif, Biography in Books est un mémoire raisonné regroupant l’intégralité de ses oeuvres, ses livres, réalisés au cours de sa carrière. À chaque réédition, son minilivre grandira de 3 %.

Le « livre-objet » inaccessible de Julie Picard, Sacs à surprises, vient nous déranger. Le visiteur est libre de déchirer des enveloppes en papier scellées. Si l’oeuvre cachetée est ouverte, celle-ci sera alors détruite. L’artiste invite le visiteur à s’interroger sur l’oeuvre d’art elle-même, sur l’importance ou non de son contenu et sur sa pérennité. Elle réalise également Le Génie, un article de journal plié, tel un origami, déposé dans une fiole en verre. Enfermé, ce livre unique est inaccessible et son contenu ne peut être lu.

En outre, le studio Fludd présente Spécimen, un livre accordéon sérigraphié en quatre couleurs. L’une des particularités de ce studio est d’unir art et science dans un projet commun, de comprendre et d’interpréter le monde qui nous entoure. L’art devient ainsi un outil pour la science et réciproquement. Le livre propose ici une exploration circulaire de l’inconnu depuis les cellules jusqu’à l’univers. Enfin, Archive of Modern Conflict publie une controverse de la bible portant le titre Holy Bible. La réappropriation du livre saint que proposent Adam Broomberg et Oliver Chanarin introduit de nouvelles images qui dénoncent la violence de certains passages de la bible et des calamités de la guerre.

Le livre expérimental n’est pas un médium récent. Depuis le début du XXe siècle, le livre expérimental, généralement livre d’artiste, est sujet à diverses influences avant-gardistes notamment des mouvements Dada et Fluxus. Celui-ci ne cesse de séduire et, chaque année, lors d’évènements festivaliers européens et internationaux, le livre est interrogé, repensé pour sa matérialité et son contenu. Néanmoins, de nouvelles problématiques voient le jour. En effet, l’époque contemporaine, dans laquelle les nouvelles générations s’installent, étouffe d’images, notamment par la publicité et les réseaux sociaux.

Repenser le livre, c’est penser le support pour ses qualités tactiles et sensorielles, pour son authenticité, voire son unicité, contrant l’abondance et l’uniformisation de l’image. C’est réintroduire le papier, les techniques d’impression, la typographie, la précision de l’image et les reliures faites à la main. C’est aussi unir une dialectique entre fond et forme, entre des domaines artistiques variés, notamment le numérique, l’édition et les arts plastiques. Ainsi, ces discussions interdisciplinaires tentent en quelque sorte de combattre l’individualisme parfois présent dans la création et elles viennent interroger les effets du numérique tant dans l’élaboration du livre que dans notre société.

Ainsi, repenser le livre par l’expérimentation serait-il un acte de création soufflant un air de rassemblement, résistant à l’individualisme dans l’art et à l’abondance d’images dans nos sociétés contemporaines ?

 


Étudiante en première année de maîtrise de muséologie dans un programme conjoint de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université de Montréal, Louise Brunet, née à Vienne (France), est titulaire d’une licence de Droit et Histoire de l’art. L’auteure poursuit une recherche concernant les problématiques liées à la conservation, la préservation et la diffusion de l’art éphémère urbain.