Dialogues avec l’histoire

Forum — L’art public à l’épreuve de la commémoration corrigée
Culture Montréal
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
7 octobre 2019

Que faire lorsque des monuments qui se trouvent dans l’espace public depuis des décennies ou des siècles ne renvoient plus l’image que l’on se fait aujourd’hui de personnages ou de moments de l’histoire; que ces œuvres revêtent un caractère offensant pour certains groupes de la population ? Comment s’assurer que les œuvres d’art public commémoratives, qui sont érigées de nos jours, passeront l’épreuve du temps; comment faire en sorte qu’elles ne soient pas bâties sur des représentations erronées de notre époque, sinon sur des tâches aveugles dans la vie des personnes à qui l’on rend hommage ? Ces questions étaient au cœur du forum sur la « commémoration corrigée » organisé par la Commission permanente sur l’art public, de Culture Montréal, le 7 octobre dernier. Si les débats sur l’art public peuvent donner lieu à des échanges musclés portés par des points de vue polarisés, cette journée s’est déroulée sous le signe de la complexité et de la nuance – et n’en fut pas moins pertinente et éclairante.

L’historienne de l’art et professeure Harriet F. Senie a donné le ton. Celle qui est reconnue pour son analyse de controverses, dont celle entourant le démantèlement du Tilted Arc de Richard Serra, ainsi que pour ses travaux sur les stratégies commémoratives en art public, a amorcé sa conférence d’ouverture en affirmant : « I have many more questions than I have answers. 1 » Si cette posture, aussi prudente que judicieuse, a été adoptée par d’autres, dont l’avocat François Le Moine, au début de sa présentation sur les aspects légaux régissant un hypothétique révisionnisme sculptural, c’est que la prémisse de cette journée n’était pas de débattre des cas controversés eux-mêmes ni d’approfondir les malaises dans la commémoration (comme l’aura récemment analysé la professeure Annie Gérin 2). L’objectif de Culture Montréal serait plutôt d’inciter l’administration municipale montréalaise à adopter un plan d’action en la matière, en promouvant de bonnes pratiques et des lignes directrices en vue de l’analyse d’éventuels dossiers de « démonumentations » 3 et de nouvelles commémorations.

Les exemples présentés par les conférenciers et panélistes suggèrent que le nerf de la guerre est ici d’engager autant de conversations que nécessaires avec les citoyens, en diversifiant les moyens de le faire. Cela dit, toutes les opinions ne sont pas équivalentes : tout en argumentant qu’il est important de consulter les citoyens, Senie a mis l’accent sur le rôle-clé des experts dans ces processus de réflexion. L’historienne de l’art est donc revenue sur son expérience au sein du Mayoral Advisory Commission on City Art, Monuments and Markers de la Ville de New York, qui a énoncé des critères pour l’évaluation de monuments controversés : cette démarche a notamment pris en compte les opinions formulées par des citoyens lors d’audiences publiques et sur le Web. L’une des œuvres sur lesquelles ce comité s’est penché est la statue équestre de Theodore Roosevelt de James Earle Fraser, qui se trouve devant le American Museum of Natural History. L’œuvre montre le président dominant deux figures, l’une autochtone, l’autre afro-américaine – une composition perçue comme raciste et humiliante. Rappelant que c’est la contribution de Roosevelt en matière de sciences naturelles qui est ici mise en valeur, Senie propose de lire cette œuvre au regard de la carrière de son créateur qui était, entre autres, intéressé par les communautés autochtones. Après qu’il ait été décidé que le monument resterait en place, le Musée en question a pris le pari d’étayer ce cas complexe au public dans l’exposition Addressing the Statue, en plus de l’inviter à partager son point de vue sur son site Internet.

Alors que les musées peuvent jouer le rôle de médiateurs dans ces processus de réflexion, des acteurs du milieu des arts visuels se mobilisent autour de cette volonté d’offrir aux citoyens des contre-narrations, c’est-à-dire des visions de l’histoire plus inclusives et représentatives que celles incarnées par les monuments. C’est la visée du Monument Lab, représenté par son cofondateur Ken Lum, qui mise sur les approches collaboratives dans le but de susciter la réflexion sur les enjeux de justice sociale et les inégalités que dissimulent les monuments. Comme l’a détaillée Mélanie Boucher, cette préoccupation pour la transparence était aussi au cœur de la démarche des Entrepreneurs du Commun; les différentes actions de ce collectif (marche, symposium, expositions) ont permis d’offrir des points de vue critiques sur le projet Monument aux victimes du communisme que soutenait le gouvernement conservateur de Stephen Harper.

Dans le même esprit, des artistes rendent visibles, par leurs interventions, ces monuments que l’on ne voit plus dans notre quotidien afin de pourfendre les valeurs qu’ils véhiculent. L’artiste et commissaire iroquois Jeff Thomas documente, par la photographie, les traces de la présence des Autochtones en milieu urbain. De 2000 à 2013, il s’est attardé au monument dédié à Samuel de Champlain, à Ottawa, qui s’élevait au-dessus d’une figure de bronze représentant un guide anishinaabe agenouillé, qui a été déménagé, en 1999, à proximité. Thomas a invité des amis à s’approprier la plateforme libérée sous Champlain, ce qu’il a documenté dans sa série Seize the Space qui continue d’alimenter ainsi le débat sur cette représentation. De leur côté, Noémie McComber et Helena Martin Franco sont revenues sur leurs actions performatives autour de la question des monuments. McComber souhaite attirer l’attention sur des commémorations et des symboles anciens qui façonnent le paysage actuel : son travail d’appropriation du drapeau du Québec, où elle remplace, entre autres, la fleur de lys par des signes tirés de la culture visuelle contemporaine, témoigne d’un souci de créer des brèches dans le consensus, surtout lorsque ces étendards sont brandis autour d’objets commémoratifs. Pour sa part, Helena Martin Franco, native de Colombie, provoque la rencontre des cultures pour interroger la notion d’intégration : en témoigne sa performance où, revêtant l’identité de Fritta Caro, ce personnage qu’elle a créé en manipulant les stéréotypes de la femme latino-américaine, elle a pratiqué des mouvements d’haltérophilie en dialogue avec la statue de Louis Cyr de Robert Pelletier.

Commémorer aujourd’hui en pensant à demain : c’est dans cette perspective que certains des intervenants ont avancé des pistes pour alimenter la réflexion sur les pratiques actuelles. L’enjeu prioritaire est ici la sous-représentation des femmes, et ce, dans toutes les formes de commémoration. En ce sens, Harriet F. Senie a présenté l’initiative She Built New York, qui répond à la nécessité de nommer les femmes célébrées, largement anonymes dans les espaces publics. Comme Elizabeth-Ann Doyle l’a précisé ensuite, la série de murales aux bâtisseurs montréalais que produit MU était, à l’origine, une réponse à la tendance de souligner la contribution d’hommes en position d’autorité. De manière complémentaire, l’artiste Yann Pocreau et l’expert en patrimoine urbain Bernard Vallée ont rappelé que les institutions publiques ont une responsabilité importante dans ces enjeux. Pocreau a présenté deux projets à caractère mémoriel en cours (avec le Centre hospitalier de l’Université de Montréal et la Ville de Montréal), insistant sur le fait qu’il s’agit de commandes. De ce fait, ce sont les institutions impliquées qui déterminent initialement ce qui sera célébré : comme artiste, il se fait alors le véhicule d’initiatives auxquelles il prend part avec conviction. De son côté, Vallée aura fait des propositions concrètes pour éviter que les possibles faux pas commémoratifs d’aujourd’hui ne deviennent les controverses de demain. Parmi ces mesures, on compte : la mise en place de plus hauts critères d’exemplarité dans la sélection de personnes dignes d’hommages; l’établissement de longs délais de carence avant que les projets de commémoration ne puissent aller de l’avant (de 5 à 10 ans, au lieu d’une année comme c’est le cas à la Ville de Montréal); le développement de formes temporaires (évènements, insignes, installations, oriflammes). Vallée aura surtout défendu cette idée que les commémorations devraient mettre l’accent sur des thèmes, des valeurs et des évènements qui auraient une permanence plus grande que les individus dans la mémoire collective.

En introduction à cette journée, Louise Déry disait que le mouvement visant à réparer les fausses notes et à remédier aux lacunes dans la commémoration découle d’enjeux liés au vivre ensemble. Sans contredit, il est crucial que l’espace public soit le reflet de celles et ceux qui y évoluent jour après jour. À l’image de ce forum, la réflexion sur les pratiques commémoratives en art public devra permettre d’entendre une multitude de perspectives, une diversité de voix, afin que l’on puisse engager de profonds et nécessaires dialogues avec l’histoire qui tiennent compte de sa complexité.


1. Traduction libre : « J’ai beaucoup plus de questions que je n’ai de réponses ».
2. Annie Gérin, « Le destin des monuments : réflexions sur la commémoration publique », ESPACE art actuel, no 122 (Printemps-été 2019), p. 75-79.
3. La professeure Lucie K. Morisset, spécialiste du patrimoine urbain, a fait allusion au fait qu’elle privilégierait l’emploi de ce terme à celui de « commémoration corrigée », en introduction à la table ronde qu’elle a animée.

 

Laurent Vernet est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art et d’un doctorat en études urbaines. Ses recherches, qui lui ont mérité le prix Jean-Pierre-Collin 2016, portent sur les interactions qu’ont les usagers des espaces publics avec les œuvres d’art qui s’y trouvent. À partir de l’automne 2019, il est chercheur invité au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. De 2009 à 2018, il a travaillé au Bureau d’art public de la Ville de Montréal, où il a occupé le poste de commissaire pendant plus de cinq ans. Il est aujourd’hui responsable de la mise en valeur des œuvres de la Collection Lune Rouge.