Destruction/création à l’ère du capitalisme

Comme tout objet fabriqué par la main de l’homme, les œuvres d’art sont amenées, tôt ou tard, à disparaître. Dans son essai La crise de la culture  1, Hannah Arendt a beau mentionner que leur statut, comme objet culturel par excellence, est bien différent des objets usuels, il n’en demeure pas moins qu’ils sont aussi voués, pour diverses raisons, au dépérissement, sinon à l’anéantissement. Par chance, depuis le début de l’humanité, plusieurs de ces œuvres « écartées des procès de consommation » perdurent dans le temps et participent à notre héritage culturel commun. Cependant, d’autres, appartenant au patrimoine mondial, se retrouvent saccagées pour diverses raisons idéologiques, comme ce fût le cas de la démolition planifiée et perpétrée par le groupe armé État islamique de sites archéologiques, de bibliothèques ou encore de lieux sacrés. À ces actes terroristes s’ajoute la destruction d’œuvres qui, depuis des siècles, sont les victimes collatérales des conflits armés, mais aussi celles qui, de façon délibérée ou non, subissent les bourdes de l’inaction de certains dirigeants politiques. Devant ces actions extrêmes qui appauvrissent la mémoire collective, il peut sembler difficile de comprendre pourquoi, depuis quelques décennies, c’est dans les arts visuels ou dans d’autres aspects de la création, comme la performance ou la scène musicale, que le phénomène de la destruction se trouve être associé à la création.

Même si l’idée de création semble d’abord en contradiction avec la destruction et s’accorde plutôt au caractère sacré qu’on prête à certains objets, le geste de détruire est souvent identifié, depuis la modernité, à un élément positif au sein du processus créatif. Hormis les destructions délibérées d’œuvres, à la suite d’une controverse ou à ce que certains considèrent comme de la provocation, la destruction en art constitue, sous diverses formes, une méthode d’exploration artistique. Au 19e siècle, Friedrich Nietzsche associera justement la destruction à la nécessité de revivifier le potentiel d’une culture atrophiée par le capitalisme mercantile. C’est que, pour le philosophe, la destruction est inhérente à la volonté de création. Or, curieusement, quelques décennies plus tard, c’est dans le domaine de l’économie libérale que Joseph Schumpeter va développer, en écho à la pensée de Nietzsche, le concept de « destruction créatrice 2 ». Comme processus misant sur l’innovation technologique, la destruction alimente le dynamisme entrepreneurial du nouvel esprit du capitalisme. Elle crée de nouvelles marchandises, de nouveaux consommateurs et de nouvelles formes d’organisation industrielle. N’est-on pas alors à mille lieues de l’activité artistique qui se trouve souvent à combattre la marchandisation des œuvres et sa réduction à une simple valeur pécuniaire ?

De toute évidence, depuis la Renaissance, l’art occidental s’est déployé au sein d’un régime capitaliste. Mais il n’est pas dit que depuis la modernité, parallèlement au phénomène de la marchandisation, dont profite un marché de l’art florissant, la critique relative à cette conception commerciale de l’art ne se fait pas sentir. En ce sens, la destruction, dans le domaine artistique, s’est souvent identifiée au refus du modèle imposé par la société de consommation. L’artiste multidisciplinaire Simon Bilodeau met justement en scène, dans plusieurs de ses installations, dont The Story with no Ending (2014), l’image sombre de l’état de notre monde. Depuis une dizaine d’années, son travail déploie une vision laissant entrevoir un regard désenchanté sur la société actuelle. En présentant des charpentes de bois calcinés, prêtes à s’effondrer, il invite à une prise de conscience devant les catastrophes multiples qui nous guettent. Dans une perspective différente, Guillaume Labrie, artiste connu pour représenter des formes vides produites grâce à des découpes sur divers matériaux, a développé en 2016-2017 quelques œuvres mettant en scènes des objets s’autodétruisant. Parmi eux se trouve le buste d’une cariatide qui se fait pulvériser. Certes, cela n’est pas sans rappeler la destruction du patrimoine architectural, mais on peut également penser à l’obsolescence programmée de certains objets manufacturés. Dès lors, même si, selon Luc Boltanski et Ève Chiapello, la critique artistique est parfois peu efficace devant un système qui a le pouvoir de se régénérer, ce regard critique demeure essentiel afin d’opposer une résistance « à l’établissement d’un monde où tout pourrait d’un jour à l’autre se trouver transformé en produit marchand 3 ».

Plusieurs textes de notre dossier tentent, à leur façon, de s’en faire l’écho. Parmi ces contributions, il y a celles dont les pratiques sont étroitement associées à une critique du processus économique. Dans son texte, Mateusz Sapija présente les œuvres des artistes Michael Landy et Santiago Sierra selon qui la destruction est « une force créatrice pour défier les frontières matérielles, morales et idéologiques de la société ». Le texte de Sara Nicole England soulève, quant à lui, le problème lié aux images de destruction écologique, notamment celles d’Edward Burtynsky, qui ne parviennent pas « à relier la destruction écologique aux processus sociaux, politiques et économiques qui façonnent et qui sont façonnés par le changement climatique ». Dans cette même catégorie, on retrouve le texte d’Alex Burchmore qui se penche sur le travail des artistes chinois Ai Weiwei et Liu Jianhua afin de souligner l’importance de la destruction sur notre ordre mondial, et les conséquences de la notion de progrès devant la dégradation environnementale. À ces textes, on peut ajouter l’analyse de Marina Barsy Janer sur les actions performatives de l’artiste chilien Francisco Papa Fritas et de l’artiste allemande Andrea Zittlau. Bien que différente, leur pratique vise à remodeler les relations imposées par le capitalisme, soit la conception commerciale du système éducatif, soit la qualité des échanges au sein des relations humaines. Enfin, associons à cette liste l’essai de Mathieu Beauséjour qui nous livre une réflexion sur une action de destruction radicale opérée par la K Foundation (Bill Drummond et Jimmy Cauty) et dans laquelle les artistes auraient brûlé une somme astronomique d’argent.

Par ailleurs, la destruction en art, telle qu’analysée dans ce dossier, n’est pas toujours une contestation explicite de la logique du capitalisme destructeur. Elle peut s’avérer un moyen de mettre en scène de nouvelles façons de créer. Dans cette optique, le texte de Francesca Zappia s’intéresse aux œuvres de Cornelia Parker et Lucy Skaer. Il est notamment question de réappropriation, mais aussi d’un regard critique sur la société contemporaine et ses dégénérescences. De son côté, la contribution de Pamela Bianchi porte sur des œuvres d’Urs Fischer, Mike Nelson et Andrea Nacciarriti qui ont délibérément joué sur l’architecture des lieux d’exposition. À travers ces espaces « cannibalisés, troués ou vandalisés », l’esthétique de la destruction s’apparente alors à « une théâtralisation de la ruine ». Dans un tout autre ordre d’idée, nous ne pouvions passer sous silence la démolition de l’œuvre publique de Jean Pierre Raynaud, Dialogue avec l’histoire, survenue à Québec, en juin 2015. Le texte de Julia Roberge Van Der Donckt revient sur cet événement et présente surtout les réappropriations de cette œuvre par certains artistes québécois. Pour compléter cet article, nous nous sommes entretenus avec Raynaud afin qu’il nous rappelle également en quoi la notion de destruction, lorsqu’elle est volontaire, devient, au sein de sa démarche, une expérience tout à fait positive. Enfin, la réflexion de Mathieu Teasdale porte essentiellement sur un ouvrage de l’artiste Éric Watier qui a rassemblé des centaines d’anecdotes rappelant diverses situations où les artistes ont été amenés à détruire leur œuvre, parfois par dépit, souvent pour la recommencer, mais aussi, et surtout, pour en libérer le potentiel permettant d’ouvrir vers de nouvelles avenues.

Parallèlement à ce dossier, le texte d’Annie Gérin propose, dans la section « Art public et pratiques urbaines », une réflexion sur le destin de certains monuments représentant des personnages historiques controversés. Aussi, comme il se doit, ce numéro est complété par les sections « comptes rendus » d’exposition et « comptes rendus » de livres.

 


1. Hannah Arendt, « La crise de la culture. Sa portée sociale et politique » dans La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1972, p. 253 à 288.
2. Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 2004.
3. Luc Bolstanki et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, coll. Tel, 2011, p. 712.