André-Louis Paré
N° 137 - Printemps/Été 2024

Des oiseaux qui nous restent

Grâce à leur chant, sinon leur cri, les oiseaux s’entendent plus souvent qu’ils ne se voient. Ils sollicitent notre ouïe plutôt que la vue et, maintes fois, malgré notre volonté de les apercevoir, on ne les repère jamais. Il y a les oiseaux d’eau, des savanes et des prairies, il y a ceux des forêts, mais aussi ceux des villes et des jardins. Parmi eux, se trouvent les passereaux — les oiseaux chanteurs — le groupe le plus répandu dans le monde. Selon leurs espèces, leurs vocalises varient du chant mélodieux du merle ou de l’hirondelle aux croassements parfois criards du corbeau ou de la corneille. Malgré tout, leur intrusion sonore participe au sentiment que la vie est agréable. Que ce soit en babillant, chantant, gazouillant, jabotant, piaillant, piaulant, ramageant, ces animaux ailés contribuent par la musicalité du monde au bien-être humain.

Produit en 2016, un documentaire intitulé Le silence des oiseaux (SongbirdSOS Productions inc. & Fils à Cinq) rappelle que le déclin des sonorités variées que produisent les oiseaux constitue un signal de la situation du vivant à l’ère de l’Anthropocène. Sous-titré Imaginez un monde privé de chants d’oiseaux… ce film reconnaît l’importance de la race aviaire pour la biodiversité de la nature alors que plusieurs menaces concourent à leur régression partout sur la planète. Les causes de leur décroissance s’avèrent multiples. Sans surprise, il y a l’agriculture intensive de nos sociétés industrialisées et le réchauffement climatique qui perturbe les saisons et affecte le phénomène migratoire ; mais il y aurait aussi, selon des études récentes transmises notamment par l’association QuébecOiseaux, les chats domestiques responsables, au Canada seulement, de la perte de 100 000 à 375 000 oiseaux par année.

D’un point de vue humain, certaines espèces sont considérées comme nuisibles, surtout lorsqu’il s’agit de protéger les semis, voire notre mode de vie. C’est ce qu’évoque l’artiste Graeme Patterson dans Étranges oiseaux (2018-2024), une installation présentée récemment au Musée des beaux-arts Beaverbrook, à Fredericton (Nouveau-Brunswick), et qui rappelle comment les étourneaux peuvent devenir une espèce envahissante. Dans un projet antérieur, Fenced In (2017), Patterson les représente déjectant leur fiente dans des piscines. S’adaptant à différents milieux, cette espèce d’oiseaux, réputée hautement sociale, met en évidence la difficile cohabitation de certaines bêtes à plumes avec notre façon d’habiter le monde. Toujours du même artiste, une série de sculptures ayant pour nom Ghost Birds (2019) montre les empreintes fantomatiques d’oiseaux ayant percuté une fenêtre. Ces collisions soulignent en quoi notre appropriation du territoire, surtout en zone périurbaine, reste aussi une cause importante de la perte de milliers d’oiseaux.

De tout temps, les oiseaux ont stimulé notre imaginaire. Selon divers mythes et croyances, ils annoncent de bons ou de mauvais présages. Dans plusieurs récits, l’oiseau symbolise moins une menace qu’un messager. Il participe entièrement à la célébration du monde. En Occident, toutefois, la pensée métaphysique a fait de l’être humain une exception anthropologique. Ce n’est que depuis peu qu’une sensibilité nouvelle s’est éveillée au souci du monde et notamment à ce trésor inestimable que représente le chant de ces animaux ailés. Diffusé lors du Festival des films sur l’art en 2023 et intitulé La langue des oiseaux (Baldanders Films, 2022), un documentaire d’Érik Bullot raconte une histoire qui nous projette dans un futur où les oiseaux ne consistent plus que des archives d’un temps passé. Ce docu-fiction montre des hommes et des femmes essayant de traduire par imitation la langue des oiseaux. Or, malgré le sérieux qui guide leur tentative de communication, leur chant reste inimitable. Cet effort de transposition semblerait plutôt la métaphore d’un rapprochement nostalgique avec des sons qui, pour nous, vivants d’aujourd’hui, risquent bientôt de manquer.

S’il est en effet impossible de nier le déclin de certaines espèces aviaires, Bénédicte Ramade, responsable de ce dossier, a surtout voulu susciter notre intérêt sur celles en vie. En s’appuyant sur le travail des artistes Julien Discrit et Lydie Jean-Dit-Pannel, elle rappelle que plusieurs créateur·trice·s, soucieux·euses des oiseaux qui restent, « veillent, écoutent, regardent et transmettent ces mondes sensibles ». Ainsi, au lieu de focaliser sur leur disparition, on se doit de plonger « dans l’émerveillement que procure leur profonde différence ». Dans une perspective similaire, Manel Benchabane consacre son texte à des œuvres d’Éloïse Plamondon-Pagé et d’Adrian Göllner basées sur l’observation des oiseaux. Ces artistes « rappellent l’importance d’entretenir l’espoir, ne serait-ce qu’à travers le maintien d’une attention curieuse et soignée envers notre environnement ». Pour sa part, dédié à l’œuvre Out of Spaces (2022) de Marie Lerouche, le texte de Marie Chênel présente deux séries de sculptures associées à une œuvre en réalité virtuelle. Inspirées de nos interactions avec les oiseaux, celles-ci s’insèrent dans une démarche qui « consiste à élaborer un espace alternatif où le doux abandon d’une partie de nos repères sensitifs laisse la place à la rencontre de l’autre ».

Mené par Josianne Poirier, l’entretien avec les artistes Richard Ibghy et Marilou Lemmens porte principalement sur les œuvres Bibliothèque d’outils communautaire pour les oiseaux (2021) et Les maisons (2024). Nous vivons, disent-ils, « une situation où l’on doit radicalement réinventer nos relations avec les plus qu’humains ». Toutefois, ce besoin de « nourrir de nouvelles façons de sentir, de penser et, en particulier, d’interpréter nos interdépendances » se trouve souvent freiné par l’esprit rationaliste. C’est ce qui ressort aussi de la conversation qu’a eu Gentiane Bélanger avec l’artiste Geneviève Chevalier, qui s’est soldée par un texte signé en duo dédié principalement au projet Mirement (2020-2023). Cette œuvre de Chevalier « remet en cause le cloisonnement des espèces suivant des taxonomies réductrices », ce qui « permet de constater une complexité naturelle qui surpasse nos classements et ébranle nos convictions épistémiques ». Pour sa part, Concepción Cortés Zulueta présente un livre d’artiste de Jan Dibbets dans lequel il décrit la trajectoire d’un rouge-gorge mâle et comment il « s’y est pris pour étendre son territoire ». L’autrice rappelle toutefois que les comportements véritables des oiseaux sont éclipsés afin de servir le récit d’un artiste et du rouge-gorge, son supposé complice.

Cette habileté artistique à déjouer le réel est reprise bien autrement dans l’œuvre vidéographique PRETTY TALK (2023) de Mara Eagle. Le texte de Gabrielle Provost qui lui est consacré permet alors de réfléchir aux conséquences de la domestication des bêtes à plumes exotiques. Sous couvert de divertissement, cette animation vidéo 3D dénonce les répercussions de la domination humaine sur la vie animale. Pour leur part, Joëlle Dubé et Gwynne Fulton proposent une réflexion sur « la longue histoire de l’instrumentalisation aviaire dans les guerres humaines ». Les autrices s’appuient sur les œuvres du photographe syro-arménien Hrair Sarkissian et de l’artiste égyptienne Heba Y. Amin qui racontent des fables du Moyen-Orient à partir du point de vue des oiseaux. Toujours en lien avec cette partie du monde, Claudia Polledri nous amène en Iran et examine le travail de trois artistes contemporaines : Katia Kameli, Narmine Sadeg et Leila Zelli. En référant à un poème perse du 11e siècle, celles-ci donnent un aperçu de la variété des réactualisations artistiques de cette œuvre soit par une relecture poétique, soit dans un horizon plus politique.

Ce dossier est complété par une intervention artistique de François Rioux. Intitulée Le Dindon de la chasse (2023), elle souligne sur un ton humoristique la situation de l’artiste qui tente d’attirer le regard alors que la traque en devient une de séduction. Parallèlement à ces divers points de vue sur le thème de ce numéro, la section « Comptes rendus » comprend six textes portant sur des expositions présentées au Québec, au Canada ainsi qu’en Europe. Enfin, dans sa rubrique « Ouvrages reçus », la revue ESPACE est toujours heureuse de faire découvrir des parutions récentes ayant retenu son attention.

André-Louis Paré

 

Crédit image couverture :

Graeme Patterson, Ghost Birds, #9, 2019 (détail). Avec l’aimable permission de l’artiste. Photo: Graeme Patterson.