Des musées à redéfinir

Le Musée ne suffit pas est le titre intrigant d’un livre qui se veut le premier volet d’une réflexion collective amorcée par l’équipe du Centre Canadien d’Architecture concernant le rôle des institutions et les défis à relever face aux « problématiques sociales contemporaines1 ». Quels enjeux privilégier lorsqu’il s’agit d’exposer des œuvres, sinon des archives ? Comment les aborder ? Que ce soit les musées d’art ou d’architecture, ne doit-on pas proposer au public une expérience sensorielle et intellectuelle qui soit autre chose qu’un simple divertissement ? Sans doute, ces préoccupations sont partagées par plusieurs institutions muséales, quelle que soit leur mission. Bien qu’apparu au 15e siècle, le musée comme lieu incluant principalement des collections s’est déployé à partir du 18e siècle, alors qu’il est devenu accessible à des visiteurs de plus en plus nombreux. Ayant pris son essor à l’époque moderne, le musée partage alors des valeurs humanistes, favorisant le principe d’une mémoire civilisationnelle, essentiellement basée sur la culture occidentale. Bien que l’on puisse chérir cet héritage impressionnant, la situation mondiale actuelle incite plusieurs de ces institutions à déborder du cadre idéologique promu par la modernité. Et même si les musées, au sein du capitalisme culturel, sont soumis aux impératifs économiques, il importe pour plusieurs d’entre eux de susciter, souvent en promouvant leur collection, des discussions axées sur la diversité et l’inclusion.

Ayant pour thème « L’avenir des musées : se rétablir et se réinventer », le Conseil international des musées organisait, en mai 2021, un colloque dans lequel les professionnel∙le∙s du milieu étaient invité∙e∙s « à développer, imaginer et partager de nouvelles pratiques de (co)création de valeur ». En ce qui a trait aux musées d’art, ce partage de nouvelles pratiques implique souvent un « processus de décolonisation » permettant une compréhension différente de l’histoire. Dans cette optique le Musée d’art de Joliette présentait, du 3 octobre 2020 au 23 mai 2021, une exposition intitulée Regards en dialogue. Cette exposition met en lumière et actualise la collection de bronze offerte par Monsieur A. K. Prakash dans laquelle on retrouve plus d’une vingtaine de sculptures de Louis-Philippe Hébert (1850-1917), Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté (1869-1937) et Alfred Laliberté (1877-1953). Pour favoriser une « approche transhistorique », les co-commissaires, Émilie Grandmont Bérubé et Anne-Élisabeth Vallée, ont invité l’artiste torontois Nicolas Fleming à produire une installation dans laquelle le visiteur pouvait découvrir les œuvres des sculpteurs. De plus, pour suppléer à la vision romantique du « bon sauvage » et donner un nouvel éclairage sur les figures héroïques du patrimoine québécois, les commissaires ont demandé à trois membres de communautés autochtones québécoises – Eruoma Ottawa-Chilton, Roger Echaquan et Nicole O’Bomsawin – de commenter, par l’entremise de vidéos, l’idéologie qui sous-tend l’esthétique des artistes façonnée par des stéréotypes culturels.

Offrir aux spectateurs la possibilité d’admirer des œuvres sous un angle historique différent est aussi ce qui a prévalu lors de l’exposition Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence présentée à l’été 2021 au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et organisée conjointement avec le Städel Museum de Francfort. En plus de montrer certains chefs-d’œuvres du célèbre peintre Rembrandt van Rijn (1606-1669), la commissaire invitée, Stephanie S. Dickey, souhaitait transmettre aux visiteurs le contexte sociopolitique de l’œuvre, qu’il soit économique, commercial ou colonial. Tout en admirant ses toiles, ses dessins et ses estampes dans un esprit de concurrence avec des œuvres d’artistes contemporains, le public était également convié à situer la production artistique de l’artiste dans une perspective où la traite des Noir∙e∙s d’Afrique et des liens commerciaux avec les Autochtones du Canada avait cours. D’ailleurs, pour « faire progresser la compréhension de la tradition européenne par une approche nouvelle et plus inclusive », des œuvres d’artistes Autochtones et Noirs contemporains, appartenant à la collection du MBAC, ont également été présentées. Comme pour l’exposition de Joliette, on a demandé à trois personnes – Joana Joachim, historienne de l’art afroféministe, Gerald McMaster, directeur du Centre Wapatah pour le savoir visuel autochtone et Rick Hill, artiste Tuscarora – de livrer, par des textes, leurs points de vue sur le projet colonial de la République néerlandaise.

S’inscrivant dans une pensée contextualiste, cette manière d’agencer plusieurs niveaux de lecture implique, de la part des commissaires, une scénographie particulière, transformant le lieu d’exposition en un milieu ouvert à la discussion. C’est aussi ce qui motive certaines institutions muséales en sollicitant des artistes à créer à partir de leur collection. Ayant émergé avec l’art contemporain et ses nouvelles pratiques commissariales, les interventions artistiques, dans les collections muséales, se sont multipliées à partir des années 1990. Codirigé par Mélanie Boucher et Geneviève Chevalier, ce numéro d’ESPACE art actuel s’intéresse donc à l’utilisation par les artistes des objets (musealia, sémiophores) issus des collections des musées d’art, de sciences et de société. Dans une perspective décoloniale, on y trouve un texte de Jacqueline Millner, spécialiste de l’art contemporain australien. Il est question de deux expositions récentes qui, ayant eu lieu dans des musées « aux lourds passés coloniaux », offrent désormais la possibilité aux artistes des Premières Nations de renverser la « compréhension coloniale de l’histoire ». La contribution d’Emmanuelle Choquette a pour sujet le projet de recherche multifacette Archivo Alexander von Humboldt (depuis 2011) de l’artiste Fabiano Kueva. À travers une démarche performative, ce projet permet à l’artiste de développer un discours critique sur la figure controversée de l’explorateur-naturaliste allemand. Toujours dans une démarche de création en lien avec l’aspect colonial, le texte d’Elif Karakaya se penche sur l’exposition Préface à la troisième édition de l’artiste Walid Raad, présentée au Louvre en 2013, et précédée par une résidence de création. En 2012, le célèbre musée a en effet invité l’artiste à travailler avec sa collection des Arts de l’Islam, ce qui a permis à l’autrice de rappeler « les conséquences idéologiques du verre dans la culture de l’exposition ».

Parmi les autres interventions artistiques que met en lumière ce dossier thématique, il y a celle de Chrystel Lebas que présente, dans son texte, Geneviève Chevalier. Invitée à travailler à partir des archives du botaniste et écologiste Edward James Salisbury se trouvant au Musée d’histoire naturelle de Londres, Lebas a produit des images identifiées aux lieux photographiés plus tôt par Salisbury. S’inscrivant dans une démarche « d’écologie évolutive », ce projet engage une redéfinition du rôle social et culturel de cette institution face à « l’enjeu incontournable des changements climatiques ». Pour sa part, Cécile Camart analyse deux interventions de l’artiste Béatrice Balcou qui s’apparentent à des performances alors qu’elle met en scène les gestes qui précèdent la mise en exposition d’une œuvre afin de « détourner les dispositifs de médiation et de monstration ». Rendre visible ce qui est habituellement hors scène est également ce que propose l’intervention de Jérôme Bel. Invité par le MoMA dans le cadre de son programme Artist’s Choice, le chorégraphe a délaissé la collection pour mettre à la vue des visiteurs et des visiteuses les employé∙e∙s du musée qui ont bien voulu se prêter au jeu. Dans son texte, Mélanie Boucher analyse cette « initiative radicale » qui semble déjouer l’intention du MoMA dans son engagement à revisiter ses collections. Pour compléter ce dossier, la commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre s’entretient avec l’artiste photographe Martin Désilets à propos de Matière noire, un projet infini qui se nourrit de sa fréquentation des collections. Il y est aussi question d’un projet parallèle qui, à la suite d’une résidence au Musée d’art de Joliette, a donné lieu à l’exposition Les tableaux réunis.

Enfin, parallèlement au dossier, la section « Comptes rendus » propose douze textes portant sur des expositions récentes présentées au Québec, au Canada, mais aussi en Europe. De plus, ce numéro – qui célèbre le retour du bilinguisme en ce qui a trait aux textes associés au dossier – se termine avec les sections « Livres » et « Ouvrages reçus » dans lesquelles nous rendons compte d’ouvrages récents ayant retenu notre attention.

 

 

[1] Giovanna Borasi, Albert Ferré, Francesco Garutti, Jayne Kelley et Mirko Zardini (dir.), Le musée ne suffit pas, No. 1 à 9, Montréal/Berlin, CCA/Sternberg Press, 2019.