Déplacement, destruction, protection : regards sur le patrimoine (à propos d’une table ronde sur l’exposition de Dominique Blain).

Centre culturel canadien
Paris
5 novembre 2019

 


Jusqu’au 14 janvier 2020 se tient, au Centre culturel canadien, à Paris, l’exposition Déplacements, un ensemble d’œuvres de Dominique Blain qui interroge et met en exergue des gestes de destruction et de protection du patrimoine artistique. Commissariée par Ami Barak et Catherine Bédard, l’exposition présente en point central une seconde version de l’œuvre Monument (1997-1998) conservée au Musée national des beaux-arts du Québec. Autour de cette nouvelle version intitulée Monument II sont exposées onze photographies inédites réalisées à partir des prises de vues de Marc Vaux et de Laure Albin-Guillot, produites en 1939, afin de documenter l’emballage et le déplacement des œuvres du Louvre pour assurer leur protection en pleine Seconde Guerre mondiale. À l’occasion de cette exposition, aux perspectives multiples sur les thèmes de déplacement et de disparition consécutifs à des conflits politiques et sociétaux, un panel de discussions, rassemblant des spécialistes des musées et un psychanalyste, a été organisé afin d’aborder la force du regard de Dominique Blain sur la question de la protection de l’art contre des événements traumatiques.

Krzysztof Pomian, historien des musées, ouvre la séance en posant les bases de l’histoire des déplacements des collections en temps de guerre. À l’aide d’exemples significatifs, il relate en quoi les guerres européennes des 17e et 18e siècles ont modifié la cartographie des collections et ont participé à constituer les musées tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il souligne à cet égard que malgré la signature de traités pour éviter toute destruction, démontrant d’office l’existence d’une communauté de pensée concernant la protection des œuvres d’art, les guerres sont demeurées des occasions d’appropriation et donc de déplacements. Pour l’auteur Des saintes reliques à l’art moderne (Gallimard, 2003), l’intérêt du travail de Dominique Blain procède de la mise en évidence d’une réalité dont le public des musées n’a pas conscience. Ses photographies, mais tout particulièrement Monuments II, témoignent, selon lui, de la vie mouvementée des collections muséales et ouvrent vers une vision antinomique du musée comme lieu de conservation figé et immuable.

Françoise Mardrus, conservatrice du patrimoine et directrice du Centre Vivant Denon du Musée du Louvre, souligne, pour sa part, que la question du déplacement est inhérente aux métiers de musée. Elle définit ainsi les différents savoir-faire qui en dépendent, que ce soit pour un renouvellement de l’accrochage d’œuvres ou pour en assurer leur protection consécutive à une situation inhabituelle, du moins qui pourrait les exposer momentanément au danger. À l’aide de quelques exemples plus ou moins récents, dont celui de la Joconde qui a récemment quitté sa cimaise habituelle pour être temporairement accrochée dans la salle Rubens, pour cause de travaux de rénovation, elle explique combien le déplacement des chefs-d’œuvre les plus emblématiques d’un musée peut susciter l’émotion tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’institution. Pour la conservatrice du patrimoine, le travail en négatif de Dominique Blain lui semble apporter une véritable aura au geste prosaïque et symbolique de protection et à ce travail collectif de femmes et d’hommes désirant assurer la pérennité des collections. Le traitement artistique des archives imagées de l’histoire du Louvre apporte une force émotionnelle et rend immémorial le geste de protection inhérent à la notion de patrimoine. Dans cette perspective, le travail de Blain se révèle une forme d’hommage à celles et ceux qui prennent à bras le corps la responsabilité de protéger les témoins artistiques du passé.

Ces deux premières analyses ne sont pas sans témoigner de la pertinence et de l’intérêt du regard que portent certains artistes sur le musée et ses collections, regard que de nombreux musées sollicitent, voire stimulent, aujourd’hui. Par la force de l’imaginaire et de la poésie, ces artistes mettent en évidence des réalités autrement ignorées et interrogent le sens de ces dernières. C’est précisément ce que fait Dominique Blain avec ces quelques prises de vue d’une mise en sommeil obligée du musée, une trame narrative imagée quelque peu surréaliste, sinon incongrue. L’histoire du Louvre semble en effet glisser vers le fantastique. La réalité d’une opération de déplacement rejoint la fiction par ce traitement en négatif largement retravaillé des photographies, qui a pour effet de donner aux acteurs de la scène un aspect fantomatique et irréel. L’idée d’un déplacement de la Victoire de Samothrace en pleine nuit, de son soulèvement sous une structure qui rappelle la guillotine, celle du transport d’une caisse monumentale remplie d’œuvres dans un camion de fortune, semble relever d’une histoire imaginée. Le regard de Dominique Blain sur ces images semble alors être à la fois la sublimation des gestes de protection du patrimoine et l’interrogation de la symbolique et du sens de ceux-ci.

Didier Schulmann, conservateur du patrimoine et directeur de la Bibliothèque Kandinsky, où sont conservées ces prises de vue de Marc Vaux et de Laure Albin-Guillot, donnait un éclairage fort intéressant sur l’origine des photographies documentaires du musée durant la Seconde Guerre mondiale. Son attention s’est toutefois portée sur l’importante diffusion de la photographie qui donne à voir la Grande Galerie vidée de ses tableaux, démontrant ainsi qu’elle est devenue emblématique du déplacement des grandes œuvres du Louvre. C’est d’ailleurs cette photographie, retravaillée par l’artiste, qui sert d’image de référence à l’exposition. Il est vrai que la symbolique des cimaises vides de ce lieu historique du musée suffit à souligner à la fois la gravité de la situation et la sécurisation des collections.

L’un des intérêts de cette intervention procède, par ailleurs, de la présentation des ouvrages, articles de presse et bases de données photographiques sur les musées de France durant la Seconde Guerre mondiale et donc des sources accessibles aux artistes-chercheurs. Pour autant, la démarche de Dominique Blain participe d’une tradition fort ancienne de représentation imagée du Louvre, allant des visions fantastiques d’Hubert Robert aux photographies documentaires de Baldus et de Charles Marville sur le Louvre du Second Empire, en passant par celles de Marc Vaux et de Laure Albin-Guillot durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux photographies les plus contemporaines de ces intérieurs à l’exemple de celles de Candida Hofer. Dans cet ordre d’idées, il faut ici souligner la mise en abyme de la photographie du socle vide de la Vénus de Milo réalisée par Laure Albin-Guillot en 1939. Mais si la série Déplacements de Blain participe d’un genre artistique à part entière, ce rapport aux archives photographiques et au discours qui l’accompagne l’en distingue à maints égards.

Pour clore cette « réflexion muséale » sur l’exposition parisienne de Dominique Blain, Gérard Wajcman, écrivain, psychanalyste, maître de conférences à l’Université de Paris 8, a opté pour une réflexion non pas sur la notion de déplacement, mais sur celle de l’invisible, bouclant ainsi la boucle avec le point de vue de Krzysztof Pomian selon lequel la caisse monumentale est une représentation symbolique parfaite de la vie mouvementée et invisible des œuvres. En début de séance, ce dernier avait d’ailleurs pris soin de rappeler que « chaque œuvre d’art et chaque exposition peuvent être lues de diverses manières, et celle-ci en est un excellent exemple », soulignant alors que « sa lecture était strictement liée à ses préoccupations professionnelles ». De ce panel, plusieurs points de vue ont en effet été partagés. Mais cette pluralité de regards présentait néanmoins un point commun : un intérêt profond pour la pertinence et la qualité esthétique du travail de Dominique Blain exposé au Centre culturel canadien.

 


Ariane Lemieux est docteure en histoire de l’art spécialisée dans l’histoire des musées. Ses recherches portent principalement sur l’apport et les modalités des expositions de l’art contemporain dans les musées d’art ancien et sur l’évolution des rapports musées-artistes. Elle est intervenante pédagogique à l’École du Louvre et chargée d’enseignement à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne au département d’histoire de l’art et à l’Université de Paris 13 en médiation de l’art contemporain.