De cris et de vertiges

Manon laBreque,
Objets de cris et de vents

Caroline Cloutier,
Vertiges

Centre Clark
Montréal
16 Janvier—
22 Février 2014


 

Après plusieurs mois de travaux d’embellissement, le centre Clark rouvre enfin ses portes. Ayant développé une programmation hors les murs en attendant la fin de sa remise en beauté, le centre a choisi de présenter, pour l’inauguration de sa programmation in situ, une artiste de la relève, Caroline Cloutier, et une plus confirmée, Manon laBrecque. Des subjectivités qui se nourrissent toutes deux du corps et de sa façon d’être au monde. Une préoccupation commune qui fait de cette proximité spatiale une pertinente raison d’être. En résulte, toutefois, deux propositions bien distinctes où l’appréhension de l’espace se situe à la fois aux murs et au centre, le spectateur en position d’activateur ou de simple observateur, l’oeuvre effrontément dominante ou encore « ludiquement » articulée. Des glissements qui s’opèrent d’une exposition à l’autre. Chacune d’entre elles racontant sa propre histoire.

Objets de cris et de vents est le titre de l’installation de Manon laBrecque présentée dans la première salle du centre Clark. Nourri de performances, vidéos et installations aux mécanismes cinétiques, le corpus de Manon laBrecque se déploie au travers de multiples formes pour interroger le corps et le mouvement. Issues de sa formation en danse et en arts visuels, les oeuvres de l’artiste, empreintes de cette hybridation, décortiquent l’Humain par le biais de dispositifs divers.

Dans la continuité d’une recherche antérieure, débutée en 2003 à l’occasion d’une résidence au centre Est-Nord-Est, ces « formes instables », comme elle se plait à les nommer, prennent place aujourd’hui dans le centre d’art montréalais. L’espace d’exposition sert de terrain de jeux à trois objets en tissu rouge dont la résonnance trouve son sens dans l’habitude visuelle de l’artiste d’intégrer cette couleur à son travail antérieur. Vêtements rouges, point rouge, sont autant de « marques de fabrique » qui permettent aujourd’hui à Manon laBrecque de faire  perdurer son identité au travers de ces objets (in)animés. Un choix de couleur d’autant moins innocent qu’il renvoie directement à des notions contradictoires éprouvées par l’Homme intimement liées à la versatilité de son affect ; tour à tour synonyme de vitalité, de violence, d’amour ou de sang.

Disposés de part et d’autre de la salle, ces trois corps aux comportements passifs trônent lascivement dans l’espace d’exposition. En suspension pour l’un, sur un socle ou posés à même le sol pour les deux autres, ces objets performatifs sont animés par des mécanismes en bois intentionnellement apparents dont le regardeur, actif, est invité par le biais d’un bouton vert installé à côté de chacun d’eux, à en actionner le processus. Les êtres prennent vie, s’animent, se gonflent et se dégonflent, s’emplissent progressivement d’air qui devient, dès lors, matière propice à laisser mirer leur forme ou plutôt leur densité intérieure, comme le précise Manon laBrecque lors d’une rencontre autour de l’exposition. Apparence, comportement et positionnement de chacun révélant une nature qui leur est propre. Ainsi arrivés au maximum de leur capacité pulmonaire, les mécanismes viennent frapper ces derniers, les contraignant à perdre ainsi leur souffle et à se dégonfler dans un son — voire un cri pour certains d’entre eux —, la manifestation orale du dernier étant créée par le contact de ses pattes en bois sur le sol. Des plaintes dramatico comiques qui font naitre le sourire du regardeur. Dans Objets de cris et de vents, le souffle est le moyen qui permet à l’artiste de malmener ce « corps », celui de l’objet à la merci de ces « mécanismes de réanimation » dont la présence volontaire fait partie intégrante de l’oeuvre comme son coeur et ses muscles.

La seconde salle du centre Clark accueille Vertiges, exposition personnelle de Caroline Cloutier, jeune artiste montréalaise dont le travail explore les notions de paysage et d’architecture. Oscillant entre actions performatives et installations photographiques, celle-ci interroge les rapports de l’être à son environnement au travers de la figure labyrinthique et du jeu de la mise en abyme.

Muée en un espace déroutant, la salle est totalement revisitée par Caroline Cloutier. Le visiteur est invité à pénétrer un univers peuplé de formes géométriques aux allures minimalistes. Disposés à égale distance, les murs sont recouverts de sept monumentaux rectangles de dégradés de lumière, un détail photographique décliné d’un mur de Circa, centre d’artistes où Cloutier présenta une oeuvre antérieure, prémice à l’installation qu’elle propose aujourd’hui d’appréhender.

Le visiteur se retrouve dès lors dominé par ces figures hégémoniques, étirées du sol au plafond, aux extrémités ponctuées de miroirs. Taillés en triangle, ceux-ci reflètent les surfaces de la pièce, participant à créer une impression chimérique de « passages ». Il s’agit de faire se rencontrer le minimalisme formel avec la référence symbolique, la fascination de l’Homme pour la forme et sa capacité à faire sens. L’artiste donne ici à voir une nouvelle facette de son travail. Contrairement à ses propositions antérieures, les points de vue sont multiples. Le spectateur est invité à se déplacer dans l’installation pour en expérimenter le processus, son corps en mouvement générant de nouvelles perspectives et démultipliant l’illusion de faire face aux quelques entrées d’un labyrinthe. L’espace est virtuellement déconstruit. Le visiteur, immergé dans un cube à l’origine douteuse, voit sa perception du lieu totalement dénaturée. Hypnotisé, ce dernier perd ses repères et s’il se prend à fixer plus  longuement l’installation qui apparaît comme une hétérotopie vertigineuse. Le bas et le haut ne font plus sens, de même que la notion d’enfermement et de cloisonnement que le white cube peut parfois nous faire ressentir. La salle semble se déplacer et perdurer au-delà des murs. Poussée à l’infinie, celle-ci peut même paraître vibrer et tourner sur elle-même. La tradition du trompe-l’oeil revisitée dans toute sa contemporanéité trouve ici refuge. Caroline Cloutier réussit à faire jaillir du vide le volume, sculptant littéralement ainsi l’espace en une promesse labyrinthique. Troublante sensation de Vertiges.

 

Chloé Grondeau fait ses armes au sein du Frac-collection Aquitaine puis des Rencontres Internationales Paris/Berlin/Madrid. En 2010, elle débute un Doctorat en Art et rejoint la Fabrique Pola en tant que membre de l’équipe de Zébra3/ Buy-Sellf où elle s’occupera, entre autres, des résidences d’artistes internationaux. En 2012, elle co-initie le collectif S\\E//C et développe des projets en tant que commissaire d’expositions indépendantes. Chloé Grondeau occupe depuis peu le poste de coordonnatrice artistique du centre d’artistes Diagonale. Elle a récemment été publiée au sein de la revue spécialisée Inter, art actuel.