Constitutions

L’autrice de ce texte est lauréate du concours Critiques de la relève, une collaboration entre le Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal, dans le cadre du cours de premier cycle L’art actuel (HAR 3220) et la revue ESPACE art actuel.  

Galerie Leonard & Bina Ellen
Montréal
3 novembre 2021 –
22 janvier 2022

Axée sur la réflexion autour des notions de représentation en art contemporain et de transmission des savoirs, la galerie Leonard & Bina Ellen a invité Swapnaa Tamhane, commissaire indépendante et artiste inspirée par la décolonisation de l’art, du design et de l’artisanat, à assurer le commissariat de l’exposition Constitutions. Réunissant cinq artistes multidisciplinaires indien.ne.s, né.e.s dans les années 1980-1990, soit Rajyashri Goody, Sohrab Hura, Sajan Mani, Prajakta Potnis et Birender Yadav, cette exposition invite les spectateurs.rices à s’intéresser à l’histoire de l’Inde moderne, plus particulièrement depuis son indépendance en 1950.

Le titre Constitutions permet de réfléchir, dès le début de la visite, au sujet de l’exposition. Parle-t-on ici des éléments qui composent quelque chose ? Ou des caractéristiques morphologiques, physiologiques et psychologiques constitutives d’un individu ? Peut-être aussi de l’ensemble des lois écrites d’un pays pour régler l’organisation démocratique de la société ? En réalité, les quinze œuvres issues de pratiques artistiques interdisciplinaires traitent de l’oppression des castes, des formes du travail en lien avec une exploitation capitaliste et de la circulation de l’information en Inde, des situations qui finissent toutes par désincarner les corps des populations opprimées et nier leurs intégrités.

Né.e.s en Inde, ces artistes portent tous.tes les signes de la mondialisation : ils et elles ont chacun étudié et exposé à travers la planète. Sur les cinq, trois sont Dalits, c’est-à-dire qu’ils et elles proviennent de la classe la plus basse de la hiérarchie sociale, celle des « Intouchables », que l’article 17 de la Constitution indienne de 1950 est censé avoir abolie. Pourtant, dans la pratique, on continue à maintenir les communautés discriminées dans la plus grande détresse physique et psychologique. Beaucoup de vécu émane de toutes ces œuvres, intimistes et profondes, qui s’inscrivent nettement dans un registre activiste; des œuvres qui interpellent, questionnent, mais, surtout, qui veulent initier des changements dans les rapports humains.

En rentrant dans la galerie, on ne peut que remarquer When The Hands Start Singing (2021) de Sajan Mani, sans conteste l’œuvre la plus imposante de l’exposition. Cet immense parchemin en papier reprenant la Constitution indienne écrite au fusain en malayalam, engage chacun.e des spectateurs.rices à réfléchir sur les textes et leurs traductions dans la réalité. De l’autre côté du mur se trouve la pièce maîtresse de l’exposition : What Is The Caste of The Water (2017) de Rajyashri Goody qui regroupe 108 verres de formes différentes, placés sur quatre niveaux et remplis de panchagavya. Ce mélange rituel est réalisé par les hindous à partir de cinq produits issus de la vache, à savoir l’urine, la bouse et le lait ainsi que le caillé et le ghee. Il servait à la caste supérieure pour purifier un réservoir d’eau considéré comme souillé après que des Dalits soient venus s’y désaltérer. Tout comme Is Hunger Gnawing At Your Belly ? (2017), cette œuvre émane de l’exploration, par l’artiste, de la signification des habitudes alimentaires et culturelles au sein des castes.

Moins conceptuelle, mais tout aussi forte, Wake Up Call for Ancestors (2021) de Sajan Mani intègre les origines de l’artiste à la matérialité de l’œuvre puisqu’elle est réalisée sur des feuilles de caoutchouc provenant de la région dont il est originaire — région qui reste fortement discriminée. Dans la même thématique, Life Tools (2021) de Birender Yadav — trois dessins minimalistes au fusain et au pastel, dans des couleurs très contrastées — renvoie également à l’aliénation du travail et aux conditions inhumaines qui s’y rapportent. Toujours dans la même veine, l’exploitation du corps, de ses résistances et de sa destruction s’avère bien présente dans les cinq œuvres de Prajakta Potnis, particulièrement puissantes, réparties au sein de l’espace de la galerie. Les spectateurs.trices sont sensibilisé.e.s ici à l’exposition du corps à des substances toxiques, et plus particulièrement à ses stigmates, sa déchéance et même à la mort. Les radiographies de He Woke Up With Seeds in His Lungs-6 (2020) tout comme Attrition (2020) évoquent justement la lente et sournoise destruction due aux détergents auxquels sont perpétuellement soumis les castes inférieures dans leur quotidien de travailleur·euse.s domestiques. La première fait référence à la maladie pulmonaire de son grand-père due à une exposition prolongée aux particules chimiques produites lors de la fabrication de savons et de détergents. Pour Attrition, il s’agit d’une installation avec un liquide à perfusion qui goutte du plafond, à intervalles déterminés, sur une barre de savon désinfectant du commerce. Encore plus engagées politiquement, les deux œuvres de Sohrab Hura, The Lost Head & The Bird (2016-2019) et Scramble (2020) dénoncent vivement l’hypocrisie du gouvernement actuel qui continue de manipuler et de limiter les vies matérielles et spirituelles des minorités opprimées.

La commissaire Tamhane a opté pour une mise en espace relativement minimaliste en exploitant les possibilités du « cube blanc » se déployant à travers cinq salles accueillant peu d’œuvres. Ce choix a pour effet d’accentuer davantage le message des artistes. Le dialogue entre les œuvres est fluide dans les jeux de perspective et de matérialité avec des vidéos et des installations côtoyant des peintures et des dessins; fluide également à travers les thèmes abordés, qu’on parle de constitutions physique, psychologique, morale ou gouvernementale. Les formes, les textures et les couleurs donnent un rythme au déplacement du spectateur.rice. La déambulation dans l’espace reste libre, sans circuit raisonné ou imposé, mais dans une ambiance lourde de significations. Toute tentative de trouver un parcours logique, tout au moins progressif, est à délaisser.

C’est uniquement en renonçant à un cheminement traditionnel qu’on peut connecter avec des œuvres profondément émouvantes, impression sans doute aidée par une mise en espace propice à laisser chacun.e trouver du sens, son propre sens, à toutes ces constitutions. Entre écritures et images, exclusion et inclusion, transgression et norme, oppression et démocratie, vie et mort, espoir et résignation, corps et esprit, la déambulation dans Constitutions ne peut que générer des émotions et des réflexions sur ces thèmes universels.

 


Aude Sirey du Buc est étudiante au baccalauréat en histoire de l’art à l’Université de Montréal. Elle est également diplômée d’une maîtrise de Communication à l’Université Paris II Assas et d’une maîtrise d’Administration économique et sociale à l’Université Paris XII.