Le Chant des pistes 3

AdMare, Îles-de-la-Madeleine. 21 au 25 juin 2016.

Ni exposition, ni résidence d’artiste classique, Le Chant des pistes proposait, aux Îles-de-la-Madeleine et à l’initiative d’AdMare, un événement hors les murs et hybride. Sous l’appellation double d’« événement-résidence », il a accueilli 11 artistes venus des Maritimes et de la Manche française, sélectionnés par la commissaire Caroline Loncol Daigneault.

3 / L’art épars : multiplier les voix solitaires

Misant sur l’expérience « sensible et partagée » davantage que sur le résultat tangible d’une création sur le territoire, Le Chant des pistes s’affiche résolument mobile, éphémère et secret. Cette vulnérabilité assumée se double aussi d’une démultiplication des voix, propageant la singularité de chaque projet au détriment d’une vision d’ensemble qui insisterait sur le croisement, le dialogue et les échos possibles entre les œuvres rassemblées sous une seule bannière. S’il n’y a nulle nécessité de jouer le jeu d’un événement thématique ou conforme à une quête de concepts souvent aride, il reste que le projet d’événement-résidence s’en trouve particulièrement épars et aurait pu bénéficier d’un élan rassembleur supplémentaire. Tenant compte de la dispersion sur chacune des Îles-de-la-Madeleine, de cette diversité de territoires appréhendés et des formes et actions générées sur ces lieux, peut-on parler d’un archipel pour analyser le propos de l’événement ? Le Chant des pistes serait-il un ensemble de voix ou un chant ? La nature éminemment solitaire des pratiques, dont la « charge sensuelle et onirique » indiquée par la commissaire, renforce encore cet aspect.

Si certains chemins se sont (re)croisés pour offrir une dimension collaborative à l’événement (Motin, Dobbin, Grenier), Le Chant des pistes met surtout en avant la singularité et l’individualité, la subjectivité de chacun des artistes, marquées encore par la variété des pratiques abordées : art sonore (Thulin), photographie (Proulx), sculpture (Boyle), écriture (Dignard), vidéo (Goudreau), conte (Lacelle, Molaison), dessin (Motin), action furtive (Fernandes, Dobbin, Grenier); soit presque autant de projets que de médiums. Les temps et les lieux de l’événement ont davantage servi de plateforme extensible et vivante qu’à la formation d’un chorus entre ces voix et ces médiums artistiques. Par la forme d’une résidence autonome, temps et lieux de création appelaient particulièrement à l’appropriation d’un contexte par chaque artiste, ceux-ci entamant dès lors une approche individuelle, souvent solitaire et silencieuse, où les résonnances se sont faites plus timides. Pour autant, certains projets ont revendiqué une démarche rassembleuse et collective, misant sur la pluralité de voix au sein d’un même projet. C’est le cas de Katia Grenier, artiste des Îles, qui a proposé, avec Le Buttereau du Nègre, un parcours nocturne dans la dune de Point-aux-Loups en y associant des collaborateurs variés : Marie Aubin, Clément Cormier, François Miousse, Annie Morin, Carole Piédal. Chacun répondait à une identité animale et était localisé sur un site isolé dans la dune le long d’un sentier emprunté par les visiteurs en petit groupe. Sous la forme d’une carte blanche, Katia Grenier les a laissés librement s’approprier cette légende du Buttereau du Nègre qui a marqué la mythologie insulaire ainsi que le lieu physique et le contexte nocturne. L’orchestration opérée par Katia Grenier laissait paraître un déploiement éphémère d’interprétations dont la pertinence variait et non la figure d’un artiste initiateur d’un chorus où sa propre voix et sa teinte artistique seraient perceptibles. L’intervention performative de François Miousse et Clément Cormier donnait un regard sensible au lieu tandis que certaines œuvres physiques semblaient plus intruses que pertinentes. Là encore, au sein d’une proposition collective, c’est la subjectivité et la solitude de chacun des participants invités qui prévalaient.

Afin de circonscrire la teneur et la portée artistiques des propositions réalisées par les 11 artistes, la nature démultipliée de l’événement forme l’embûche principale du Chant des pistes. On peut anticiper qu’une publication future augurera un geste rassembleur porté par la commissaire et permettra de cerner davantage les projets. Le regard transversal sur les différentes initiatives laissées en suspens permettrait de donner corps à ce « faire-œuvre » partagé et circulant d’un projet à l’autre pour définir un projet artistique commun au-delà de l’expérience des subjectivités et des gestes résolument intérieurs et solitaires.

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Claire Moeder est commissaire, auteure et formatrice. Elle intervient sur le web, à la radio et pour plusieurs revues (Spirale, Esse, Ciel variable, Zone Occupée, Marges). Jeune commissaire, elle a participé à des résidences de recherches (iscp, Est-Nord-Est, La Chambre Blanche), a conçu plusieurs expositions individuelles (Sayeh Sarfaraz, Jacinthe Lessard-L.) et collectives (Loin des yeux, Optica). Plaçant l’écriture au centre de sa pratique elle se réclame d’un travail collaboratif avec les artistes, en leur offrant entre autres, des ateliers pour les aider à écrire sur leur pratique. clairemoeder.blogspot.ca