Le Chant des pistes 2

AdMare, Îles-de-la-Madeleine. 21 au 25 juin 2016.

Ni exposition, ni résidence d’artiste classique, Le Chant des pistes proposait, aux Îles-de-la-Madeleine et à l’initiative d’AdMare, un événement hors les murs et hybride. Sous l’appellation double d’« événement-résidence », il a accueilli 11 artistes venus des Maritimes et de la Manche française, sélectionnés par la commissaire Caroline Loncol Daigneault.

2 / L’art transmissible à l’autre. Diffusion d’un événement singulier

Le Chant des pistes interpelle la fragilité de la production de projets qui échappent à une perception classique, hors d’un contexte d’exposition. Événement éphémère et résolument mobile, il ouvre au public chaque projet à la condition de suivre les artistes sur leurs pas et au moment déterminé par eux. La solitude des pratiques engagées fait face à l’enjeu de leur possible restitution collective. Pour certains, tel que Jane Motin ou Sarah Dignard et Marie-Line Leblanc, l’implication de participants-marcheurs ou de participants-conteurs pour Adriana Kuiper et Ryan Suter fait partie intégrante de l’approche artistique et vient contrer cet isolement : ils sont allés à la rencontre des habitants de manière hasardeuse ou sur appel à participation pour entreprendre des circuits alliant la marche à un geste de dessin, de récit et d’écoute. Même partagées, ces pistes posent la question de la transmission publique qui a donné une dimension singulière au Chant des pistes, sur le territoire, par les artistes. Pour la commissaire Caroline Loncol Daigneault, il s’agissait de concevoir « un événement qui poserait subtilement la question de la place et du rôle de l’artiste et de l’œuvre. Pour moi, l’un et l’autre auraient la posture de témoins, de passeurs, de pointeurs, de porte-voix ». Pour cela, l’expérience se fait double : Lindsay Dobbin, Jane Motin et le duo Sarah Dignard et Marie-Line Leblanc, ayant invité le public à refaire avec eux une sélection de marches sous un jour collectif et non démonstratif, restent fidèles à la dimension presque secrète de leur résidence. Il en résulte une part onirique, sensible, mais aussi non résolue, car souvent laissée flottante, à l’instar de Lindsay Dobbin et Michael Fernandes, la première amenant les spectateurs sur des sites du littoral sur lesquels il n’y a pas d’indices tangibles, et le second ne donnant que peu d’indications sur son intervention minimale au sol d’une clairière.

Il faut donc davantage se tourner vers le récit lui-même plutôt que vers l’expérience afin de toucher à la part artistique du Chant des pistes. À ce propos, la posture de l’artiste-témoin et passeur de récit, indiquée par la commissaire, a été saisie avec justesse par Maryse Goudreau, Adriana Kuiper et Ryan Suter. Ils ont donné à l’oralité une dimension importante de leur résidence et l’ont utilisée comme matériau, en adéquation avec la tradition de conte et l’arrière-plan culturel spécifique aux Îles-de-la-Madeleine. Il faut également mentionner l’intégration à la fois périphérique et centrale des conteurs et auteurs Manon Lacelle et Nathaël Molaison, participant avec des textes écrits puis lus à la radio et lors d’une soirée, de même que la participation du témoin photographique Niquel Quinn réalisant une documentation photographique. En les intégrant au cœur de l’événement, ces regards portés sur les projets des artistes révèlent une initiative qui a trouvé toute sa pertinence. Elle alimente l’événement de l’intérieur tout en le médiatisant et en le rendant accessible au plus grand nombre, sortant les différents temps, lieux et processus de leur solitude et de leur fugacité.

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Claire Moeder est commissaire, auteure et formatrice. Elle intervient sur le web, à la radio et pour plusieurs revues (Spirale, Esse, Ciel variable, Zone Occupée, Marges). Jeune commissaire, elle a participé à des résidences de recherches (iscp, Est-Nord-Est, La Chambre Blanche), a conçu plusieurs expositions individuelles (Sayeh Sarfaraz, Jacinthe Lessard-L.) et collectives (Loin des yeux, Optica). Plaçant l’écriture au centre de sa pratique elle se réclame d’un travail collaboratif avec les artistes, en leur offrant entre autres, des ateliers pour les aider à écrire sur leur pratique. clairemoeder.blogspot.ca