Veronika Horlik: BURN BABY BURN

BURN BABY BURN
Les céramiques sculpturales
de Veronika Horlik
Galerie d’art d’Outremont
7 février—3 mars 2013


 

Veronika Horlik insiste sur le fait qu’elle est d’abord et avant tout une céramiste issue du Craft. Ce qui nous amène à nous poser la question des frontières disciplinaires, à savoir si, aujourd’hui, elles ont toujours lieu d’être protégées ou défendues. La pratique de Veronika Horlik, quoiqu’elle se réclame davantage du Craft que de l’art, est marquée d’abord par des études universitaires en beaux-arts, puis par une formation acquise à l’école des métiers d’art en céramique. Cette pratique donne lieu à des oeuvres où la céramique s’impose par sa monumentalité devant la peinture, à des sculptures qui avalent ou transpercent littéralement les tableaux qui s’offrent comme des doubles à la sculpture.

De retour d’Halifax en 2011, après avoir obtenu une maîtrise en beaux-arts au cours de laquelle elle s’est interrogée sur la rencontre de la céramique sculpturale avec la peinture, elle poursuit dans son atelier de Montréal ce qui deviendra la série BURN et, plus tard, l’exposition BURN BABY BURN présentée en février 2013. Elle en a long à dire sur sa difficulté à traduire ce qu’elle nomme le Craft. Pour elle, il ne s’agit pas tout à fait de ce que l’on exprime par « métier d’art », mais plutôt d’un métier d’artisan plus ouvert, plus complexe, plus massif, moins utilitaire, qui s’approprie l’espace de la galerie d’art. Quoiqu’elle ait eu pendant quelques années une pratique commerciale et fonctionnelle de la céramique, son approche actuelle du Craft, si l’on se fie à son exposition de céramiques sculpturales BURN BABY BURN, s’inscrit davantage dans des préoccupations liées au monde de l’art contemporain.

Par la façon de mettre en relation ses énormes sculptures céramiques et la peinture, Veronika Horlik soulève des questionnements sur l’équilibre, la matière, l’espace et la couleur. Dans le cadre de l’exposition BURN BABY BURN, elle nous présente des masses de céramiques imitant des souches de bois brûlées. Ces sculptures sont déposées sur des surfaces inclinées qui ploient sous le poids de la matière ou sont encastrées dans des chevalets-tabourets sur roues et souvent retenues par des courroies industrielles de couleurs vives.

D’un point de vue plus intimiste, ces céramiques sculpturales traitent des traumatismes que nous subissons à certains moments de notre vie, notamment dans l’expérience du deuil et de la perte. L’artiste utilise l’image de la dévastation forestière et de son renouveau pour exprimer ces passages obligés de la vie et pour communiquer les transitions qu’ils amorcent. De la dévastation à la reconstruction, Veronika Horlik utilise une grammaire symbolique puisée dans un milieu de travail particulier qu’elle connaît bien, soit le travail forestier, et plus précisément le reboisement dans les zones de coupe de bois du Grand Nord canadien. Pour mieux apprécier l’exposition, il faut s’imaginer pour un instant un vaste paysage forestier jonché de souches brûlées, d’immenses troncs d’arbres carbonisés sur un couvert effervescent où se mélangent des verts et des orangés en contraste avec ces débris noirs créant l’illusion d’une pluie de météorites qui s’y seraient éteints.

Ces lieux magnifiques et terrifiants tout à la fois offrent au regard et à l’imaginaire une matière puissante avec laquelle la céramiste Veronika Horlik se plaît à travailler. Au coeur de sa démarche, elle manifeste le désir de ralentir le regard qui pourra alors mieux scruter ces lieux peu communs. L’oeuvre Plotlog (50 square meters) reprend, en sculpture de céramique et à échelle réelle, l’un de ces troncs carbonisés de plusieurs mètres qui gisent sur le sol de ces terres de coupe. Cette oeuvre a pour origine une unité de mesure un « circle plot », soit un cercle de 3,99 mètres de rayon qui sert à délimiter cinquante mètres carrés de terrain forestier pour évaluer ce qui y a été planté. Ainsi, après avoir suspendu un tronc de céramique de 3,99 mètres de long qui reprend la couleur du bois carbonisé avec un réalisme saisissant, Veronika Horlik trace ce « circle plot » qui s’étend jusqu’au mur de la galerie. Le tronc semble alors avoir pivoté en son centre pour en proposer l’étalement du contour sur le mur. Cette fois cependant, le « circle plot » servira à évaluer le travail de l’artiste, comme si celle-ci utilisait un échantillon de cinquante mètres carrés de son atelier.

L’expérience physique occupe donc une part importante de l’expérience artistique qu’auront la chance de vivre les visiteurs de l’exposition. Le poids de la matière est omniprésent dans l’oeuvre Peau de lapin (Stump), « stump » voulant dire souche. Cette structure superpose à une cloche de béton, identique à celles servant à fermer l’accès à la circulation, une boule de céramique énorme reprenant le bois tordu, calciné et replié sur lui-même. Si l’on s’approche de la sculpture de céramique, on découvre un fin graffiti rose qui semble avoir été taillé avec un canif dans le bois. Puis, tout autour et glissant dans le coin de la galerie, des flocons de neige, des flocons de « peau de lapin », sont déposés. C’est ainsi qu’on nomme les gros flocons qui laissent voir leurs motifs. Cette oeuvre très personnelle, l’une des premières de la série, présente à sa façon une période de transition. Elle a été réalisée à la suite du décès de la mère de l’artiste, dont le corps a été congelé durant des mois avant d’être enterré en raison d’une grève des employés du cimetière. Le jour de l’enterrement, il neigeait des flocons de « peau de lapin ». Il n’y a pas lieu de détailler toutes les oeuvres de l’exposition, mais il est pertinent de souligner qu’elles entretiennent toutes une relation au rite de passage et à l’équilibre nécessaire pour que les choses prennent leur place.

En somme, dans cette exposition ambitieuse au titre magnifique, Veronika Horlik joue avec l’équilibre des formes et de la matière en reprenant le format réel des souches et des troncs brûlés pour créer l’illusion que les murs se resserrent sur nous, forçant le regard à trouver son équilibre pour ne pas se perdre. L’installation sculpturale et picturale Projection reprend littéralement cette idée omniprésente d’équilibre. Elle nous montre une boule déposée sur une planche et retenue par une courroie de nylon attachée à un tableau qui ploie, à première vue, sous le poids de la masse de céramique et qui le tire vers l’arrière. Face à l’énorme boule de céramique, une cible est peinte. De l’autre côté de cette cible, la boule est redessinée afin de laisser présager que, si la tension se brise, la boule sera projetée à travers la toile. Toujours pour se jouer de l’espace et du contraste avec l’étendue de la forêt qui l’a inspirée, l’artiste ira jusqu’à saturer l’espace de la galerie pour nous faire circuler avec minutie entre les oeuvres, en espérant que notre  regard et notre corps se projettent également à leur façon sur la matière.

 

Écrivaine et artiste multidisciplinaire, Julie Hétu publie son premier roman en 2005, puis un second en 2009 pour lequel elle a reçu, en 2011, de l’association La Plume de Paon, au Centre national du livre de Paris, le prix du public pour son livre audio Baie Déception. Depuis 1998, elle a oeuvré activement dans le milieu des arts et de la littérature ; elle a participé à un ouvrage collectif sur la situation du livre paru chez l’Harmattan, publié de nombreux textes critiques, feuillets d’exposition et essais sur l’art, et a réalisé plusieurs expositions au Québec, au Mexique, au Brésil et à Marseille. Elle poursuit une thèse de doctorat à l’Université Concordia, portant sur l’environnement acoustique des grottes ornées du Paléolithique.