Alexis Bellavance, Sarah Wendt + Pascal Dufaux à AXENÉO7

Alexis Bellavance, Compressions : tables préparées
Sarah Wendt et Pascal Dufaux, Quelque part dans l’inachevé

AXENÉO7
Gatineau
18 septembre –
26 octobre 2019

 


Le centre d’artistes AXENÉO7 présentait récemment des œuvres d’Alexis Bellavance et du duo Sarah Wendt et Pascal Dufaux, un programme double qui met en évidence la réflexion commune des artistes sur la variabilité du regard.

Par son installation Compressions : tables préparées, Bellavance propose une expérience de perception singulière. Le spectateur entre par une brèche dans une immense bulle de nylon blanc dans laquelle il ne se trouve rien d’autre que l’air froid qui sort bruyamment d’une bouche d’aération. En fait, dans la salle se trouvent également une table et des chaises, mais ce mobilier ne nous est pas directement accessible, placé de l’autre bord de la toile, ses formes évanescentes n’étant perceptibles qu’à travers les drapés translucides qui les recouvrent.

L’espace est plongé dans le noir, à l’exception de la lueur en dessous de la table, de la lumière provenant de la pièce connexe, puis de l’image un peu floue d’un arbre inversé. La présence de cette image spectrale s’explique par le fait que la « vraie » fenêtre, de l’autre côté de la toile, a été complètement opacifiée hormis un petit point au centre, transformant l’installation en sténopé.

À la différence de ses projets précédents dans lesquels le spectateur observait à distance une plus petite camera obscura gonflable (Champ double, Le double, L’échelle des amas), l’installation place, cette fois, le spectateur au cœur du dispositif optique. L’expérience s’en trouve complètement immersive : dans l’espace fermé de la bulle qui constitue une chambre (presque) noire, nous arrivons toutefois à percevoir les objets sous la toile, les limites de la salle et même ce qui se passe en direct à l’extérieur du bâtiment.

L’artiste compartimente l’espace en jouant sur l’idée d’inversion : l’inversion de l’image, l’envers du décor, l’intérieur versus l’extérieur. Il relève le défi de nous faire réfléchir à notre rapport à la vision au moyen d’une installation simple incluant le plus vieux dispositif de captation de l’image. Loin d’être archaïque, l’usage du sténopé rappelle efficacement la structure de l’œil, que l’installation reprend dans une forme simplifiée. Le « grand œil » se trouve cependant compressé entre les murs, telle une figure allégorique nous signalant que le sens de la vue ne suffit pas et nous invitant à nous ouvrir à de nouveaux modes de perception.

C’est précisément cette avenue que semblent explorer Wendt et Dufaux par leur installation Quelque part dans l’inachevé, présentée dans la salle adjacente. Les deux artistes misent avant tout sur les textures, les sons et le mouvement pour échafauder une atmosphère dite pop-apocalyptique, partiellement fictive et très onirique.

Dans une vidéo filmée sur les côtes de Terre-Neuve-et-Labrador, une personne prépare une mixture bleue de la même couleur iridescente que les branches des arbustes aux alentours. Elle porte tantôt une tenue blanche similaire à celle des techniciens en scène de crime, tantôt une grille argentée au visage qui fait penser aux lunettes de neige inuit. Sur les photographies et dans les petites vidéos aux murs, une femme est affublée d’une barbe en mousse végétale, et une autre porte une impressionnante toison blanche sur les épaules.

Il y a une tension palpable entre le naturel et l’artificiel, le confort et l’inconfort, le familier et l’étrange. Les objets, à la fois industriels, organiques et abstraits, sont déployés ou déformés : une sacoche est présentée sous la forme d’un patron, des miroirs ondulent et une grande structure réfléchissante s’élève du sol, constituée de centaines de morceaux triangulaires. D’autres éléments – les mots « being lost » qui proviennent à répétition d’un curieux haut-parleur en forme de cor, des voix qui chantonnent un air mélancolique, les vidéos au ralenti et à reculons – construisent un univers en suspens, temporellement et géographiquement indistinct.

Malgré la présence de puissants symboles, l’installation manque à traduire pertinemment ses potentielles préoccupations écologiques, sociales et éthiques. Aussi diffus que le laisse présager son titre, l’ensemble met à l’épreuve l’adaptabilité du spectateur devant une certaine forme de confusion, le laissant perplexe devant des gestes mystérieux et irrésolus. Par certains de ces fragments, l’œuvre élabore néanmoins une vision éco-futuriste originale et imaginative, ainsi qu’une réflexion post-humaniste sur notre relation à l’environnement et à la technologie.

Dans une autre salle s’articule un dialogue intéressant entre des œuvres de chaque artiste. D’un côté, Wendt et Dufaux présentent une table blanche sur laquelle reposent d’intrigantes sculptures. Celles-ci sont composées de vases fermés ressemblant à des fioles de laboratoires dans lesquelles s’écoule lentement du miel à la manière d’un sablier. La lumière naturelle provenant de l’extérieur de la galerie crée d’envoûtants scintillements dans les sirops dorés, sur la table couverte de paillettes, puis sur la structure alvéolée qui se trouve au mur. Peut-être l’installation cherche-t-elle à nous faire comprendre que nous sommes, comme les abeilles, des acteurs dans le maintien du précaire équilibre de la biodiversité, et qu’il nous revient de repenser notre rapport aux autres formes de vie avant que notre capacité d’émerveillement ne soit chose du passé.

En face, Bellavance présente lui aussi une table, mais complètement noire et couverte de morceaux de charbon. Un moteur la fait vibrer à intervalles réguliers jusqu’à en faire tomber les fragments qui se répandent progressivement au sol en y laissant des traces sombres. Les tremblements croissants deviennent si puissants qu’ils se propagent des pieds à la tête et rendent la proximité de l’installation insupportable. S’agit-il d’une expérience kinesthésique sur les répercussions de l’extraction minière ? D’un avant-goût des secousses climatiques qui nous attendent si nous continuons à brûler massivement les combustibles fossiles ? Du grondement de la crise environnementale ? Par sa présentation en contexte artistique, l’installation rappelle également que la beauté se trouve souvent à l’origine des sites d’extraction (pensons par exemple aux mines d’or et aux carrières de marbre), et que nos logiques de possession et de propriété reposent sur des critères esthétiques.

Dans tous les cas, les œuvres de cette dernière salle forment une synthèse poétique des propos portés dans l’ensemble de l’exposition, en nous faisant constater la malléabilité du temps, les dualités de la matière et les constantes inversions qui forgent nos espaces de perception.

 


Anna Brunette est étudiante à la maitrise en histoire de l’art à l’UQAM. Ses intérêts de recherche portent sur l’art écologique, plus précisément sur les paradoxes de la conscientisation environnementale en art actuel. Son parcours en arts visuels, en muséologie et en médiation culturelle a été marqué par un séjour d’études à l’université Sorbonne Nouvelle et par un stage au Musée d’art contemporain de Montréal. Elle travaille actuellement à la Galerie de l’UQAM et est boursière du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.