Haus-Rucker-Co : Architekturutopie Reloaded

Haus Am Waldsee
Berlin
22 novembre 2014—
22 février 2015


 

De 1967 au début des années 1990, quatre diplômés de l’école d’architecture de Vienne réfléchissent à notre environnement naturel, construit ou encore mental. Multidisciplinaire, la pratique du collectif croise l’architecture, le design, la danse, la performance, la sculpture, la vidéo et l’intervention. La présentation, dans l’espace d’exposition, d’une multitude de documents (schémas, plans, photographies, croquis, textes, installations, maquettes et vidéos) nous révèle une production protéiforme qui influencera des artistes dans de multiples domaines.

Ainsi, le parcours non-chronologique de cette exposition met en vis-à-vis des artistes et des architectes actuels afin de montrer l’influence du collectif dans leurs esthétiques, procédés et réflexions plastiques.

Basé à Vienne, avant de s’installer à Düsseldorf, le collectif signe, en 1967, son premier projet intitulé Ballon für Zwei. Placées au début du parcours, l’installation et sa documentation permettent d’envisager quelques importantes stratégies d’Haus-Rucker-Co. Nous découvrons, sur des photographies prises à Vienne, un étrange bow-window, une bulle pneumatique est placée en hauteur sur la façade d’un bâtiment. Rendue paradoxale par l’usage d’une architecture transparente, une mince passerelle en métal permet à deux personnes d’y accéder et d’y installer un espace « privé » dans l’espace public.

Afin de concevoir des modules de constructions temporaires, l’architecture gonflable représente, au début des années 1970, un nouvel idéal. Perturbant nos usages habituels de la ville, la bulle s’insère littéralement comme une pause inoffensive dans le paysage. La structure pneumatique autorise une architecture variable qui permet à des artistes et architectes, tels que Plastique Fantastique ou Raumlaborberlin, encore aujourd’hui, d’imaginer l’implantation provisoire d’environnements interactifs à la présence souple. Dans cette optique, des documents du collectif Raumlaborberlin présentent le Küchenmonument (2006), oeuvre qui reprend le motif de la sphère géante, translucide et inclusive et qui est installée dans différents parcs et places publiques à Liverpool, Varsovie, Munich ou encore à la Berlinische Galerie de Berlin en 2014.

Sans doute, la bulle, ou encore la capsule, convoquent un imaginaire futuriste nourri par la conquête spatiale qui débute en 1957 par le lancement de Spoutnik I. La notion de mobilité connaît alors un bouleversement provoqué par d’importantes avancées technologiques et de nouveaux supports de communication. Nous retrouvons des codes esthétiques similaires chez des artistes contemporains. Ainsi, dans la vidéo Place to passage (2003) de Hussein Chalayan, une femme est allongée dans une capsule volante parcourant à pleine vitesse un paysage numérique totalement artificiel. Projetée sur un mur de l’exposition, cette vidéo présente une vision prospective de nos usages technologiques et d’une vélocité accrue.

Dans ces mêmes années, différentes expérimentations sur l’usage de psychotropes, notamment par Timothy Leary, poussent toujours plus loin la recherche sur notre perception. Pour ses créations, Haus-Rucker-Co en emprunte l’esthétique dérivée. Inspiré par le psychédélisme, le collectif produit des casques, des lunettes et des machines inclusives aux couleurs irisées et translucides. Par exemple, Environment Transformers (1968) ou le célèbre Mind-Expander (1968) apportent aux utilisateurs des visions hallucinées sans prise d’acide. Bien qu’absent de l’exposition, ce type d’environnement coloré rappelle certaines installations monumentales de l’artiste danois Olafur Eliasson, comme celle de Your Rainbow Panorama (2006-2011) juchée sur le toit du Kunstmuseum d’Aarhus.

Quelques années après la réunion du Club de Rome de 1968, où se retrouvent les représentants de 53 pays ayant pour tâche de réfléchir aux limites de la croissance et de ses impacts sur l’environnement, Haus-Rucker-Co va, lors de l’exposition Cover-Überleben in Verschmutzter Umwelt (surviving a polluted environment), recouvrir le musée Haus Lange, à Krefeld, sous une demi-sphère pneumatique. Cet évènement marque l’entrée, chez le collectif, d’une conscience écologique au sein de sa pratique artistique qui conserve néanmoins son esthétique pop, cette fois au service d’un activisme ingénieux. Par la suite, l’espace du dôme, emprunté aux célèbres projets non réalisés de Buckminster Fuller 1, ne servira plus seulement à préserver un environnement existant, mais plutôt à constituer un espace autre, directement inséré dans le paysage urbain.

Quelques années plus tard, en 1973, Haus-Rucker-Co développe son ambitieux projet Rooftop Oasis Project. Installés sur les toits de New York, des jardins verts munis, entre autres, de panneaux solaires et d’éoliennes contribuent à développer une architecture durable dans la ville. Au même moment, avec sa série Landscape Images, le collectif continue sa réintroduction de motifs naturels dans l’espace urbain, mais cette fois-ci, de manière plus artificielle. Avec l’insertion de montagnes gigantesques, ces projets, trop ambitieux, restent sur papier. Seules les images surréalistes présentées dans l’exposition nous en restituent l’intention. Toutefois, à cause de l’extension toujours croissante de la ville sur le paysage, de nombreux artistes sont enclins à recoloniser l’environnement urbain en y réintroduisant une nature considérée comme « sauvage ». Pensons à l’artiste Lois Weinberger qui, dès 1991, place ses Wild Cubes (1991-2011), lesquels reprennent l’idée de capsule de préservation. En effet, ces cages métalliques prétendent protéger une zone de terre livrée à la dissémination spontanée d’éléments naturels. Il en est de même avec Gilles Clément, ce paysagiste-artiste qui développe, dans la ville, des jardins-concepts ne réclamant pas ou peu l’intervention de l’homme. Cette esthétique d’artiste présuppose une philosophie du laisser-aller qui a peu à voir avec la maîtrise préconisée par le métier de paysagiste urbain.

Beaucoup des architectures d’Haus-Rucker-Co sont conçues selon des logiques temporaires et éphémères, caractéristique qui constitue en soi un commentaire voire une critique sur la permanence du construit sur l’environnement. Leurs interventions marquent le début d’une conscience écologique dans les pratiques artistiques qui gardent néanmoins une esthétique pop et futuriste révélatrice des années 1970. En parcourant la première décennie du collectif, il semble que ce soit cet entre-deux – celui entre l’activisme et le jeu avec les formes plastiques – qui nous permet, aujourd’hui, d’identifier de nombreuses correspondances avec des expressions plastiques contemporaines.

 

Gauthier Lesturgie est un auteur, traducteur et conservateur indépendant basé à Berlin. Depuis 2010, il a travaillé dans différentes structures et projets artistiques tels que le Den Frie Centre for Contemporary Art (Copenhague), la revue Critique d’art, les 2e et 3e Biennales d’art contemporain de Rennes ou encore SAVVY Contemporary (Berlin). Il écrit, aujourd’hui, pour divers supports comme Inferno (Paris), Contemporary and (Berlin), Inter art actuel (Québec), Espace art actuel (Montréal) ou encore 02 (Nantes).

 


  1. En 1960, Buckminster Fuller élabore le projet Dome over Manhattan qui ne verra jamais le jour. Il s’agit d’un immense dôme géodésique qui devait recouvrir une partie de la ville afin d’en contrôler le climat.