Aram Han Sifuentes : la politique d’une immigrante

Aram Han Sifuentes est une artiste textile que la pratique sociale amène à travailler avec des organismes à but non lucratif, des centres communautaires et des écoles publiques, où elle anime des ateliers avec des groupes d’immigrants. Son travail a fait l’objet d’expositions à l’échelle nationale et internationale. Parmi ses expositions individuelles, mentionnons A Mend, à la Hollister Gallery à Wellesley (Mass.), et 73,000 waiting, à la Chicago Artists Coalition à Chicago (Ill.), en octobre 2015. Elle a mené des ateliers comme Immigrant Takeover au Center for Craft, Creativity and Design à Ashville (Caroline du Nord) et US Citizenship Test Sampler à la Smithsonian Institution à Washington (D. C.). Lauréate d’une bourse du DCASE et de la Puffin Foundation Ltd., Han détient un baccalauréat en art et en études latino-américaines (2008) de l’Université de la Californie, à Berkeley, et une maîtrise en études textiles et matérielles (2013) de l’école du Art Institute of Chicago, où elle enseigne actuellement.


 

Vous étiez en résidence à Est-Nord-Est, à Saint-Jean-Port-Joli (Québec), au printemps 2014. Ce fut pour vous l’occasion de poursuivre une œuvre intitulée US Citizenship Test Sampler. Quelle est la teneur de ce projet ?

Aram Han Sifuentes : En ce moment, je suis en train de coudre à la main les 100 questions et réponses d’instruction civique pour le test de citoyenneté américaine. L’idée du projet m’est venue en lisant sur l’histoire des échantillons de broderie traditionnelle américaine. En Amérique coloniale, les enseignants se servaient d’échantillons de broderie pour apprendre la couture aux enfants. Les enfants brodaient ainsi les chiffres et les lettres de l’alphabet, et apprenaient de la sorte des concepts éducatifs rudimentaires. De plus, les filles qui étaient en mesure de continuer à s’éduquer étaient appelées à créer un autre échantillon à l’adolescence. Celui-ci était plus décoratif et figuratif, et il représentait la valeur matrimoniale de la jeune fille auprès de ses soupirants potentiels.

Je ne suis pas une citoyenne américaine, même si je vis aux États-Unis depuis plus de vingt ans. Récemment, j’ai décidé d’acquérir ma citoyenneté. Ce processus n’est toutefois pas simple. Je dois étudier les 100 questions et réponses d’instruction civique pour le test de naturalisation. J’ai donc décidé de m’approprier le langage des échantillons de broderie coloniaux traditionnels pour créer mon propre US Citizenship Test Sampler. À la manière des échantillons traditionnels, je me sers du processus de la broderie comme d’un outil éducatif. De plus, je vends mon échantillon, une fois terminé, pour la somme de 680 $ US, soit ce qu’il en coûte pour faire une demande de naturalisation. Je n’obtiendrai ma citoyenneté que si je vends l’œuvre et ainsi, je laisse les autres décider si je mérite ou non de devenir une citoyenne.

Je note également les heures que je consacre à la production de l’échantillon. Présentement, j’en suis à la question 53 et j’y ai mis plus de 250 heures. Cela représente moins de 3 $ de l’heure. J’estime qu’à son achèvement, le tarif horaire de mon labeur sera de moins d’un dollar. À mon avis, cela met en lumière comment notre société sous-estime le travail manuel et celui des immigrants.

Au cœur de ce projet, j’anime des ateliers sur la citoyenneté à Chicago, en Illinois, et à Oakland, en Californie, au cours desquels des communautés d’immigrants non-citoyens se réunissent pour apprendre la matière requise pour le test de citoyenneté en brodant leurs propres échantillons. Chacun de ces échantillons est également vendu pour 680 $, montant qui est entièrement remis au créateur ou à la créatrice de l’échantillon. Chaque participant, à l’atelier, brode une question et sa réponse ; quelque 90 échantillons uniques font maintenant partie du projet.

Ce qui est encore plus important, c’est que les ateliers d’échantillons deviennent, de manière organique, des tables rondes populaires où l’on parle des droits des immigrants, de politique de travail et de ce qui préoccupe au quotidien les migrants intergénérationnels et multiethniques. Il résulte de ce projet une preuve vivante des gens et de leurs expériences, qui leur donne, en retour, des ressources et des renseignements. Je me sers donc de ces échantillons pour aborder la nature sociale et collective de l’histoire de la broderie, de même que pour exposer la valeur de ces communautés non citoyennes.

 

Vous utilisez des aiguilles pour inscrire les 100 questions du test de citoyenneté. Pourquoi travaillez-vous avec vos mains plutôt que d’avoir recours à une machine à coudre ?

En fait, l’utilisation des mains pour réaliser ces travaux est l’aspect le plus important du projet. Sa signification est double. D’abord, la main représente l’humanité dans le processus de travail. Elle dénote le temps, la sueur et le sang dans les histoires et les pratiques liées au travail aux États-Unis et partout dans le monde. Deuxièmement, elle rappelle l’histoire des échantillons de broderie selon laquelle la valeur d’un individu reposait sur son habileté manuelle.

Quand on fait un travail manuel, plusieurs autres choses entrent en jeu, ce qui ne serait pas le cas avec une machine à coudre. Par exemple, le sens du toucher est davantage activé et le processus devient donc plus intime. Pour coudre, la main armée de l’aiguille transperce le tissu, tire l’aiguille vers le haut, transperce à nouveau le tissu et tire l’aiguille vers le bas. Chaque fil cousu crée une ligne indicielle faite de temps, de gestes et de rythme. Cela est important pour moi et pour les gens avec qui j’interagis dans ce projet de type communautaire. Nous nous servons de nos mains pour réaliser nos échantillons. Par sa lenteur, la main nous donne le temps de partager entre nous nos expériences et de réfléchir à notre situation actuelle en tant que non-citoyens. Ainsi, c’est avec nos mains que nous infusons nos pensées et notre politique dans chaque échantillon.

Pour moi, l’aiguille est un outil politique. Elle transperce et unit des membranes. Le fil qu’elle dirige est coupé et il reste, tandis qu’elle continue à unir et à raccommoder. Dans ma pratique artistique, j’utilise l’aiguille pour coudre ensemble des histoires et des discours divers qui s’articulent autour du modeste geste consistant à coudre. Ce geste, cependant, est tout sauf simple. La création de chaque point évoque les histoires complexes de la couture ainsi que la politique du travail traditionnel, industriel, féministe, immigrant et artistique.

 

Pendant votre résidence à Saint-Jean-Port-Joli, vous avez également demandé à des artistes et à des artisans de fabriquer des aiguilles…

J’ai quitté Chicago avec un seul bagage à main. Pour éviter tout problème avec la Transportation Security Administration (TSA), j’ai laissé derrière mon outil de base pour créer : l’aiguille. Je me suis intéressée au défi qui se posait : je devais fabriquer des aiguilles à partir de ce que je trouverais dans mon environnement quotidien à Saint-Jean-Port-Joli en tant qu’artiste en résidence à Est-Nord-Est. J’ai pris le bus pour me rendre en ville et me suis rendu compte qu’il y avait plein d’ateliers et de boutiques d’artisans sur la rue principale. C’est alors que j’ai décidé de demander à la communauté de m’aider dans mon entreprise de création d’aiguilles à la main.

Les artistes et artisans étaient libres de choisir la matière, le format et la forme de l’aiguille. Tout ce que je leur demandais, c’est qu’elle soit fonctionnelle. Et chaque fabricant ou fabricante d’aiguilles y est allé de sa propre interprétation de cette fonctionnalité. Plusieurs ont pris des décisions d’un point de vue pratique et utile, alors que d’autres ont créé avec humour des aiguilles presque non fonctionnelles, sachant que j’aurais à modifier considérablement ma manière de travailler pour m’adapter aux caractéristiques de chaque aiguille et m’en accommoder. Par exemple, l’artiste Pierre Bourgault s’est amusé à tester mes compétences de brodeuse en fabriquant une aiguille courbe en forme de montagnes russes.

Le fait de commander des aiguilles a été un simple catalyseur pour amorcer un dialogue sur le travail manuel. Les artisans et artistes ont créé habilement, de leurs mains, un objet qui a ensuite été utilisé par mes mains ; chacune des décisions qu’ils ont prises dans la création de l’outil a été sentie par ma main et s’est manifestée avec chaque point brodé.

 

Durant votre résidence, l’aiguille vous a permis de forger des liens avec les artistes et les artisans de cette partie du pays, mais comme vous l’avez déjà mentionné, elle est également un outil politique pour vous. Dans votre carrière artistique, elle est liée aux travailleurs immigrants. C’était le cas pour une œuvre intitulée A Mend: A Collection of Scraps from Seamstresses and Tailors.

Tout à fait. Au cœur de ma pratique, je suis une collectionneuse et une chercheuse. Je collectionne de la matière représentée par les histoires orales de différentes personnes, je commande des artefacts à des artistes et artisans, et je conserve les restes du travail manuel des immigrants. L’acte de collectionnement devient le véritable esprit du travail ; son processus avec la matière, un catalyseur de dialogue.

A Mend: A Collection of Scraps from Local Seamstresses and Tailors est le premier projet durant lequel j’ai collectionné du matériel issu d’une communauté de gens. Je me suis intéressée aux couturières et aux tailleurs parce que ma mère, qui était artiste et enseignait les arts en Corée, travaille maintenant comme couturière dans l’entreprise de nettoyage à sec de mes parents. J’étais curieuse de découvrir comment d’autres personnes en étaient venues à ce type de travail. Je me suis donc promenée dans la ville de Chicago à la recherche de toutes les couturières et de tous les tailleurs que je pouvais trouver. J’ai rendu visite à vingt-trois personnes et j’ai été surprise d’apprendre que toutes étaient immigrantes. Je leur ai demandé de me donner leurs restes d’ourlets de jeans parce qu’ils constituent souvent le gros de leur boulot. Tout en collectionnant cette matière, je leur ai posé les questions suivantes : Depuis combien de temps vivez-vous aux États-Unis ? Depuis combien de temps travaillez-vous comme couturière ou tailleur ? Quel type de travail faisiez-vous auparavant, dans votre pays d’origine ? Combien demandez-vous pour faire l’ourlet d’un jean ? Dans leurs réponses, plusieurs ont fait part de récits personnels que je compile en ce moment dans un livre.

J’ai rencontré tellement de gens généreux et merveilleux grâce à ce projet, et je suis toujours en lien avec quelques-uns de ceux-ci. Ce que j’ai appris de toutes ces conversations, c’est la dure réalité du travail d’immigrant. Les immigrants font face à une discrimination systémique puisqu’ils ne peuvent pas poursuivre divers métiers même s’ils ont l’expérience, les qualifications et les références requises dans leur pays d’origine. Parmi eux, certains étaient autrefois infirmières et infirmiers, enseignantes et enseignants, designers graphiques, femmes et hommes d’affaires, artistes et ainsi de suite. Habituellement, parce que plusieurs immigrants ne parlent pas l’anglais, leurs possibilités d’emploi sont limitées. Plusieurs finissent par se trouver un emploi à un salaire peu élevé, exigeant un travail manuel répétitif et parfois dangereux, sans syndicat ou convention collective. C’est le cas des couturières et tailleurs qui travaillent à la pièce ou dans un sweatshop, ce qui signifie travailler de longues et fastidieuses heures pour un petit salaire, et souvent dans des endroits où le travail n’est pas réglementé ou, encore, apporter du travail à la maison pour joindre les deux bouts.

 

Comme plusieurs autres artistes migrants, vous vous intéressez au thème de l’immigration. Qu’est-ce qui distingue votre travail de la pratique d’autres artistes ?

J’ai quitté la Corée du Sud pour les États-Unis quand j’avais cinq ans. Ma famille s’est installée à Modesto, en Californie, dans la Vallée centrale, qui est une région agricole. Il y a beaucoup de travailleurs agricoles migrants à Modesto et la population de la ville est composée à 50 % de Latinos. J’ai donc grandi dans une ville d’immigrants. De là, je suis allée à l’Université de Californie à Berkeley pour mon baccalauréat. J’ai fait des études latino-américaines et me suis concentrée sur la politique d’immigration. Un mois avant d’obtenir mon diplôme, j’ai décidé de faire de l’art. Par contre, les thèmes liés à l’immigration ne sont devenus partie intégrante de ma pratique artistique que depuis quelques années. Donc, je pense que mon bagage est unique. Cependant, je ne pense pas que mon travail soit unique en soi. Je pense qu’il fait partie d’un projet plus grand, politiquement et esthétiquement, dans lequel les artistes utilisent leur travail pour s’élever contre les injustices sociales.

 

Quels artistes, dont le travail traite d’immigration, admirez-vous ? Quels artistes immigrants admirez-vous ?

J’aime bien sûr la démarche de Kimsooja, Do Ho Suh, Tania Bruguera et Michael Rakowitz qui travaillent sur la dislocation et le corps immigrant.

Je viens de donner une conférence et de mener un atelier pour les Archives of American Art, au Smithsonian, dans le cadre de l’exposition du travail de l’artiste Yasuo Kuniyoshi. Il aborde les thèmes de la citoyenneté et de l’immigration dans ses peintures, mais c’est davantage l’histoire de sa vie qui m’inspire. Cet artiste américain, né au Japon, a vécu durant la première moitié du 20e siècle et il est considéré comme l’un des artistes américains les plus appréciés de son époque. Il est arrivé aux États-Unis à l’âge de seize ans et, tout de suite, il a commencé à peindre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a été classé « ressortissant d’un pays ennemi » et il a dû prouver sa loyauté envers les États-Unis. Il a même travaillé avec l’Office of War Information pour créer des affiches propagandistes accusant le Japon d’atrocités. En 1952, il a finalement été admissible pour demander sa citoyenneté ; il n’est toutefois jamais devenu un Américain puisqu’il est mort en 1953.

Quand j’étais à Montréal, l’été dernier, en 2014, je suis allée au Musée d’art contemporain de Montréal où j’ai été renversée par l’installation vidéo Citizens Band d’Angelica Mesiti. Pour cette œuvre, elle a filmé quatre musiciens immigrants qui exécutent leur art dans des lieux publics ordinaires, comme le métro ou un taxi que l’un d’eux conduit pour gagner sa vie. On oublie souvent que les immigrants avaient une vie avant d’arriver dans un nouveau pays. Pour moi, cette œuvre met en lumière la culture et la vie que les immigrants apportent dans leur bagage dans leur nouveau pays.

Traduit par Colette Tougas