À la découverte de la relève artistique : Artch, art contemporain émergent

square Dorchester
Tiohtià:ke/Montréal
8 – 19 septembre 2021

 

Le 8 septembre 2021 était lancée la quatrième édition d’Artch, un organisme destiné à faire rayonner les artistes émergent·e·s. Entourée des hautes tours du centre-ville, cette exposition annuelle en plein air a investi le square Dorchester. Ouverte à tous pendant deux semaines, l’exposition a invité le grand public tout comme les habitué·e·s à venir à la rencontre d’une nouvelle cohorte de la relève artistique montréalaise. Cet évènement représente la phase finale d’un projet qui a notamment offert à ces jeunes artistes une formation de 52 heures en entrepreneuriat et un accompagnement dans le cadre du vaste chantier d’identification et de diffusion du travail de la relève mené par l’équipe d’Artch.

Au cœur de l’exposition, ce sont 22 jeunes artistes qui proposent une fenêtre sur la grande diversité d’approches, de styles, de sujets et de moyens d’expression de l’art de demain. D’horizons divers, tous et toutes nous font découvrir leurs pratiques qui se distinguent pour mieux nous rassembler. Performance, installation, arts imprimé et numérique, textile, photographie, dessin, vidéo, peinture, écriture, sculpture, c’est avec une grande poésie que cohabitent et s’articulent les sensibilités et les matières mises de l’avant par cette relève artistique[1]. Malgré cette pluralité – trait fondamental de l’exposition –, deux fils conducteurs semblaient relier plusieurs des œuvres, soit le tissage de matières et de relations, et une utilisation composite de la terre, soit comme médium et comme sujet.

Ainsi, d’un chapiteau à l’autre, une trame se tissait entre certaines des pratiques à travers la matérialité donnant forme aux œuvres. On observait notamment la fibre, ou son évocation, se transformer et se renouveler dans les œuvres d’Amanda Préval, Élisabeth Perrault, Charlotte Caron, Florencia Sosa Rey et de Sophia Borowska.

Strange Fruit (2021), d’Amanda Préval, est à la fois un objet de commémoration et une vidéo performance où la fibre s’incarne à travers des cheveux et de la corde. Sculpté dans le bois, l’objet adopte une forme abstraite ovoïde qui rappelle celle d’un fruit. Au centre sont percés des trous d’où sortent des cheveux, lui conférant l’apparence d’une tête. L’artiste, manipulant la corde rattachée à chaque extrémité du strange fruit, faisait passer celui-ci d’un objet pendu à un arbre à un objet porté en bandoulière sur son corps. Ainsi, il devenait un lourd appendice, étrange et inconfortable, tel un boulet, de manière à relater les souffrances transgénérationnelles issues des pratiques de lynchage des personnes racisé·e·s. Construisant et déconstruisant les nœuds de cette corde, Préval devient symboliquement conciliateur·trice de violences passées et présentes.

Good Adventure (2021), réalisée par Sophia Borowska, est une œuvre opérant à la jonction de maints domaines artistiques. Sa recherche étant à la fois inspirée de l’architecture urbaine et de la pratique tisserande, les installations de l’artiste, remplies de dualités symboliques, incarnent des hybrides tactiles. Présentée sous forme de tableau tissé évoquant le macramé, Good Adventure met en scène un paysage urbain, celui de la Place Bonaventure. La douceur de la fibre qui compose les multiples images d’architecture tissées entre en tension avec la rigidité de la structure métallique à laquelle elles sont incrustées et qui les supporte. De la sorte, l’artiste octroie à cette mégastructure qu’est la Place Bonaventure des connotations typiquement liées au travail du textile, dont la féminité. Jouant sur le contraste entre architecture et tissage, elle articule, dans cette œuvre, une critique des dynamiques genrées et de hiérarchisation souvent inhérentes aux discours sur les arts appliqués.

Or, la fibre n’était pas le seul type de lien présent au sein de cette exposition. En effet, plusieurs œuvres visaient à créer du lien social, et ce, par la collaboration, la discussion et les questionnements, ce qu’on observait, entre autres, dans le travail de Nana Quinn et d’Évelyne Comtois ainsi que dans le volet médiation culturelle de l’exposition.

Dis-moi qu’il y a un jardin après la mort (2021) est une œuvre performative de Nana Quinn dans laquelle l’artiste elle-même et une tablée de six à huit participant·e·s partagent un repas et des interrogations concernant la mort. Accueillant l’angoisse de certain·e·s, les croyances multiples et les émotions, l’artiste invite à s’ouvrir à la vulnérabilité et à collaborer, l’espace d’un moment, à la déconstruction des tabous qu’apporte le thème de la mort.

Ce qui nous survivra (2021), performance d’Évelyne Comtois, se matérialise dans l’acte de la collecte de déchets par l’artiste. Elle accumule ceux-ci sur un amas de terre au milieu d’une charrette constituée de bois et de Plexiglas. Avec la quantité grandissante d’ordures accumulées sur les deux semaines que dure l’exposition, Comtois encourageait le public, qui voyait, à travers les parois transparentes, l’amoncellement de rebuts se décupler et s’insérer dans la terre, à examiner individuellement et en tant que société nos choix de consommation et leur impact sur l’environnement.

Entrelacé (2021), œuvre mise en place par Artch dans un but de médiation culturelle, est inspirée du travail de Borowska. Le public était invité à manipuler des tissus récupérés dans le but de créer une œuvre collective. S’inscrivant directement dans la mission d’Artch de mettre en place une collectivité, Entrelacé démontre comment, par l’action commune, des liens autres que matériels peuvent être tissés.

L’exposition se déroulant à l’extérieur, la nature et la terre devenaient omniprésentes et sous-tendaient l’expérience des visiteur·euse·s. Cette matière qu’est la terre jalonnait également quelques-unes des créations qui ont été présentées. En effet, sous la gouverne de Florence Viau, Geneviève Dagenais, Alice Zerini-Le Reste et de Joliz Dela Peña, la notion des sols explorés, tant géographique que matériaux divers – de l’argile au sable – devient à la fois inspiration et composante.

Ainsi, Nilalang (2021), œuvre performative de Joliz Dela Peña, s’élabore autour de l’acte répété de recouvrement de boue, un peu tous les jours, tel un rituel, une structure de fer afin de créer d’imposantes sculptures au fini terreux. La construction quotidienne de ces sculptures (qui devenaient, à la fin de l’exposition, le décor de l’acte performatif final de Dela Peña impliquant chorégraphie et rituel de groupe) lui permettait la mise en place d’un commentaire sur l’appropriation coloniale des terres du Canada. L’artiste, qui au moment de l’exposition était sur le point de recevoir sa citoyenneté canadienne, questionne alors, par l’utilisation de cette matière, le droit de nommer sien et nôtre ce territoire qu’elle reconnait comme volé aux populations autochtones.

 


 

Sarah Lapierre est étudiante au baccalauréat en histoire de l’art à l’Université de Montréal. À cette formation, celle-ci adjoint une mineure en chimie dans le but de se spécialiser en étude de la matérialité artistique. Elle s’intéresse autant à la question des compositions matérielles des œuvres – pigments, médiums et supports – qu’aux symboliques associées aux choix matériels des artistes à travers les époques.

 

 

[1] Ce texte ne nous permettant pas de décrire la grande diversité d’approches et de sujets proposés par l’ensemble des artistes au cours des deux semaines d’exposition, nous tenons à saluer ceux qui n’ont pas pu être mentionnés et qui complètent cette cohorte de la relève Artch 2021 : Alex Pouliot, Berirouche Feddal, Chloé Gagnon, Laurence Gravel, Marie-Danielle Duval, Michelle Caron-Pawlowsky, Mimi Haddam, Rosalie Gamache, Roxane Fiore, Sarah-Mecca Abdourahman et Tam Vu.