Fétiches : quand l’objet devient chose

Depuis quelque temps déjà, plusieurs expositions d’arts visuels font la part belle aux objets1. Non pas les objets qui, par leur statut ou leur mise en vitrine, ont déjà une valeur esthétique inhérente à ce qu’elle représente au sein du monde de l’art, mais plutôt ceux qui partagent notre quotidien et qui s’accumulent autour de nous, alors que certains, devenus inutiles, pourraient être détruits. Loin d’être des objets à observer selon les paramètres rigoureux de l’épistémologie, ces objets fabriqués pour leur usage au quotidien, sinon pour la décoration, côtoient nos espaces familiers, affectent notre existence personnelle. Mais pourquoi s’y intéresser dans le domaine de l’art contemporain ? Est-ce une façon de résister au système des objets voué à la détérioration programmée ? Est-ce pour combattre l’esthétique de l’immatérialité, en soulignant l’importance de s’entourer de choses qui en tant qu’objet d’affection participent de notre subjectivité 2 ? En leur offrant une « seconde vie », ce phénomène de réinscription d’objets au sein d’une écologie de la conservation est-il si éloigné de ce que l’on entend par objet-fétiche ?

Aujourd’hui, la signification du mot « fétiche » s’étend à bien des domaines. Elle est loin d’être fixe et déterminée. Toutefois, dans le texte qui amorce ce dossier, Dominique Berthet rappelle qu’originellement ce mot apparaît au sein de l’histoire de la colonisation africaine. D’origine portugaise, le mot feitiço est associé au culte animiste. L’objet-fétiche est ainsi lié à la magie, au sortilège, à un objet enchanté, propice à la superstition. Culturellement, le terme « fétiche » participe de notre regard porté sur l’Autre. Aussi, puisqu’il réfère à des pratiques de croyance, sa désignation pourrait être entendue comme péjorative. Pourtant, ce mot a survécu à son origine africaine. Depuis la fin du XIXe siècle, il s’est déplacé sur divers territoires, tous associés aux sciences humaines, telles l’anthropologie ainsi que l’économie politique et la psychanalyse. Pas étonnant que le mouvement surréaliste, fortement intrigué par la notion d’inconscient, se soit intéressé à ce que peut révéler, sur le plan onirique, l’univers des objets.

Toujours dans son article, Berthet rappelle l’intérêt que portait André Breton pour les objets-fétiches, notamment ceux de la culture amérindienne. Pour les surréalistes, les peuples autochtones participent d’une vision du monde qui n’avait cure de la tradition rationaliste occidentale. Breton, tout particulièrement, était attiré par ce qu’il appelle les objets-dieux qui disposent, selon lui, d’un « pouvoir créateur ». Or, ce pouvoir créateur, associé aux objets-fétiches, est encore visible dans certaines œuvres d’artistes des Caraïbes, notamment haïtiens et des Antilles françaises. La 4e édition de Ghetto Biennale de Port-au-Prince mettait justement en valeur l’imaginaire vaudou, avec les œuvres d’artistes du collectif Atis Rezistans, dont font partie, entre autres, André Eugène et Gétho Jean Baptiste3. Dans l’esprit vaudou, l’objet-fétiche fait la transition entre les vivants et les morts. Il incarne la duplicité du monde profane et sacré. Ainsi, les artistes voient dans les objets-fétiches plus que des objets, mais des choses, c’est-à-dire des objets dont la réalité ne s’épuise pas dans la matérialité.

Dans l’entretien qu’il a accordé à Claire Kueny, le groupe Musa paradisiaca, formé de deux artistes portugais, transpose dans ses installations une atmosphère énigmatique dans laquelle « le sentiment d’une présence » résiste justement à la matérialité. Imprégné de la culture animiste d’anciennes colonies portugaises, Musa paradisiaca a la vive impression de sculpter des « âmes ». Cette dimension vitale, qui s’incarne dans des œuvres faites de divers matériaux, dont le bois, souligne l’ambiguïté correspondante à l’objet-fétiche. Cette ambiguïté, rappelle Fanny Curtat, est aussi l’apanage de certaines œuvres d’art contemporain. En examinant les œuvres des artistes Benoît Pype et Kapwani Kiwanga, un doute subsiste : les œuvres sont-elles des œuvres d’art ou des artefacts, des objets artistiques ou des objets d’ethnologie ? Dès lors que « la dynamique ambivalente de l’objet-fétiche » s’insinue dans leurs œuvres, celles-ci instaurent « une relation irrésolue entre le croire et le sens critique ». Or, c’est justement cette étrange liaison qui nous incite à redessiner, au dire de Bruno Latour, notre rapport à la modernité relativement à la croyance.

S’appuyant également sur les réflexions de Latour, Thomas Golsenne considère que l’objet-fétiche ouvre en effet une faille dans la conception du monde mise de l’avant par la modernité. Certes, l’idée du fétiche va à l’encontre de notre culture qui considère les objets comme « prisonniers de leur matérialité ». En leur prêtant une « âme », nous faisons comme si les œuvres avaient des propriétés magiques. Il est vrai aussi qu’exposées dans des espaces d’expositions, les œuvres d’art stimulent souvent notre « goût pour la croyance ». En analysant, dans son texte, les œuvres d’artistes femmes, Stephen Horne mise aussi sur des pratiques artistiques considérées comme des « alternatives à la pensée critique moderne ». Mirjam Elburn, Lani Maestro, Mindy Yan Miller et Vida Simon favorisent le travail à la main et la fabrication de « curiosités » annonçant une sensibilité différente quant à l’objet et à son pouvoir d’évocation.

Si certaines œuvres d’art fonctionnent comme des objets-fétiches, sont-elles prémunies pour autant de la notion, selon Karl Marx, de fétichisme de la marchandise ? Comme produit de luxe, intégré à un marché ayant des lois particulières – l’œuvre d’art possède une valeur d’échange. Il n’est plus alors question d’objet banal, à moins que cet objet soit intégré à l’œuvre ou mis en représentation dans une œuvre. Dans son texte, Emily Falvey analyse plus particulièrement l’interprétation marxiste du fétichisme sous l’angle de l’art grotesque. L’œuvre Tim de Wim Delvoye, un tatouage fait sur le dos d’un individu consentant, lui sert d’exemple. Or, de toute évidence, que ce soit un tatouage qui, un jour, pourra être mis aux enchères, ou des sous-vêtements pour hommes, signés Will Munro, le statut de l’objet d’art est souvent trouble. C’est ce que souligne Peter Dubé dans un texte où il est question, cette fois, de fétichisme sexuel. Mais, on le sait, pour Sigmund Freud le fétichisme est de l’ordre de la déviation. Le fétiche réoriente le désir « vers quelque chose qui exclut l’objet normal ». Pour Dubé cependant, en corrélation avec son analyse des œuvres de Munro, le fétiche n’est pas seulement anormal, il est aussi « contre la normalisation ». En somme, l’objet-fétiche – cette drôle de chose – n’est jamais totalement attribuable à une seule catégorie. Il opère sous une autre logique : celle d’une humanité donnant « libre cours à ses affects ».

En plus du Dossier et de la section « Entretien » qui a pour thème le fétiche comme objet d’art, ce numéro 113 est complété, comme il se doit, de la section « Comptes rendus » et il rend hommage, dans la section « Événement », à l’artiste Mathieu Lefèvre (1981 – 2011). Plusieurs reproductions de son travail sont présentes à l’intérieur de ce numéro. Elles sont accompagnées des textes de Nicolas Mavrikakis et de Hrag Vartanian. La page couverture montre aussi une œuvre de cet artiste qui avait le mot ART en haute estime.

 


1. Pensons, notamment, à l’exposition Rencontre au sommet de l’artiste Raphaëlle de Groot organisée et présentée par la Southern Alberta Art Gallery (27 septembre – 23 novembre 2014), l’Art Gallery of Windsor (3 octobre 2015 – 17 janvier 2016) et le Musée national des beaux-arts du Québec (4 février – 17 avril 2016); mais aussi à L’état des choses, regard sur la collection, exposition collective qui a eu lieu au Musée régional de Rimouski du 21 janvier au 29 mai 2016. Voir dans la section « Compte rendu » le texte de Cynthia Fecteau sur l’exposition de Raphaëlle de Groot présentée au MNBAQ; voir également, dans la section « Livres reçus », la recension du catalogue Raphaëlle de Groot, Rencontre au sommet / The Summit Meetings.
2. Thierry Bonnot, L’Attachement aux choses, Paris, CNRS Éditions, 2014.
3. La 4e édition de Ghetto Biennale s’est déroulée à Port-au-Prince du 15 au 20 décembre 2015. Certaines  œuvres des artistes appartenant au collectif Atis Rezistans étaient aussi présentées lors de l’exposition Haïti in Extremis, mort et vie dans l’art haïtien du 21e siècle. Cette exposition organisée et présentée au Fowler Museum à UCLA a été adaptée par le Musée de la civilisation à Québec et présentée du 16 septembre 2012 au 20 janvier 2013.