Maude Bernier Chabot, Brie Ruais et Elizabeth Zvonar, Images rémanentes

Musée d’art de Joliette
Joliette
1er février —
6 septembre 2020


 
Avec l’exposition Images rémanentes, présentée au Musée d’art de Joliette (MAJ) – inopinément clos pour près de trois mois dès l’annonce des normes de confinement liées à la pandémie de la COVID-19 –, la commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre questionne comment les distinctes caractérisations données au corps de la femme participent à sa définition et à sa représentation. Même si plus d’un siècle s’est écoulé depuis les premières actions considérées féministes, il existe – et persiste – toujours diverses formes d’exclusion, d’oppression et de stigmatisation exercées envers les femmes. À compter des premières manifestations du Body Art et du Feminist Art, vers la fin des années 1960, leur corps est au centre de gestes contestataires pour leur fonction activiste – pour l’affirmation et la prise de position des femmes. Dès lors, et jusqu’à aujourd’hui, le corps des femmes s’est affirmé comme un moyen d’émancipation, de revendication et de subversion. Cette exposition, dont la diffusion est prolongée de quelques mois, offre à trois praticiennes une voix triplement assumée pour une libre redéfinition du corps en référence, entre autres, à la tentation (bestialité et sexualité), à la mythologie (divinité et fécondité) et à la dévotion (sacré et spiritualité). Les artistes Maude Bernier Chabot, Brie Ruais et Elizabeth Zvonar n’abordent pas directement le corps comme un lieu de résistance, mais nous incitent à interroger celui-ci comme étant affranchi.

Les compositions de fragments corporels proposées par les artistes se retrouvent ainsi entrelacées en des images bidimensionnelles et tridimensionnelles chargées d’une matérialité affirmée, sollicitant des tensions et des projections sensorielles. À cet égard, la commissaire pose cette question : « Comment re-signifier le corps féminin ? » Il est révélé, dans le cadre de cette exposition, par des inspirations à la fois historiques, mystiques, mythiques et scientifiques. En rassemblant des représentations canoniques ou non du corps féminin, St-Jean Aubre réussit également à évoquer, à travers sa sélection d’œuvres, des sensations corporelles autres, hors de soi. Les visiteuses et visiteurs se retrouvent parmi des anatomies déformées ou démembrées, sortes de parcelles charnelles, conviant une réflexion sur les idées reçues que peuvent induire les notions de séduction, de sexualité et de spiritualité. Cette imagerie collective de formes qui s’entrecroisent et se superposent en des corporalités accablantes et attirantes semble à la fois rémanente. Les œuvres sollicitent des sensations persistantes qui animent et stimulent le regard et le ressenti.

La Montréalaise Maude Bernier Chabot réactualise l’image mythique de la déesse Vénus, née de l’écume fertile de son père ayant nourri l’océan, émergeant d’une conque irisée. Une sensualité saillit de chacune de ses sculptures en forme d’algues et de coquillages – métaphore des organes génitaux féminins – qui, par leur matérialité, paraissent érodées par les ondes des vagues de la mer. Une énergie féconde se dégage de l’installation La mer (2016), une imposante structure architectonique, sur laquelle une forme organique désintégrée semble se déverser dans une coquille nacrée. L’arrangement matériel rejoint une thématique vénusienne qui va au-delà de celle de la fertilité. La travée de sculptures poreuses Cimetière Marin (2016), résultant non pas du procédé naturel d’érosion, mais d’un processus inorganique, prend place au sol contre l’un des murs face à la précédente installation. Les pièces chargées de crevasses, similaires à celles des coraux, découlant des expérimentations empiriques de Bernier Chabot qui apparaissent presque comme des explorations chimiques ou scientifiques, font allusion aux incommensurables profondeurs sous-marines. Au centre de l’espace d’exposition, l’artiste propose une autre œuvre, une étrange bestiole recouverte de poils hérissés, qui suggère le monde hormonal et pulsionnel de la puberté et de la sexualité.

La New-Yorkaise Brie Ruais a principalement recours à des matières à pétrir comme l’argile afin de concevoir des formes aux textures polymorphes – acérées, striées ou torsadées – sur lesquelles s’ajoutent des glaçures colorées. Par l’utilisation de son propre corps et de chacun de ses membres, elle laisse des traces dans l’argile au moyen d’impressions – équivalentes à plus ou moins 60 kg de pression (son poids) – pour en faire des surfaces morphologiques et géographiques. À ces reliefs cartographiés de gestuelles, élevés en saillie ou creusés en sillon, s’entremêlent également des cheveux au travers de la matière. La disposition des œuvres aux murs accentue des désirs de rapprochements et diminue l’écart physique entre le visiteur et celles-ci. Avec la série de vases de porcelaine Affirmation Pot (2018), l’artiste s’exprime par le biais de slogans éloquents tels que « I Decide What Goes Inside », « My Body My Choice » ou « Me too » qui a récemment suscité un véritable soulèvement social. Ces vases « à fleur de peau » dénoncent certaines conditions abusives et oppressives, de même que des excès de pouvoirs encore exercés envers les femmes; la discrimination et la stigmatisation de genre imposées par le patriarcat et toutes autres organisations antiféministes, par exemple.

La Vancouvéroise Elizabeth Zvonar s’engage, elle aussi, dans une perspective féministe pour mettre en évidence les déséquilibres de l’objectification et de la (sur)représentation instrumentalisée des femmes dans les médias ainsi que les préjugés qui y sont inhérents. Des collages de corps perturbés, semblables à des abstractions physionomiques, se mêlent à des découpures d’images de chevelures issues de magazines de mode. Les visages qui ressortent de ces compositions évoquent des figures d’altérité, à l’encontre des archétypes et des stéréotypes de beauté. Sur des socles est disposé le corpus There Are No Rules/History of Art (2009) : des moulages de doigts en porcelaine émaillée qui forment des mains biscornues et incongrues. Objets de culte à l’allure érotico-rococo, des chaussures clinquantes et des doigts de bronze enrobés de dorure sont disséminés dans l’espace à proximité des collages photographiques démesurés dont Face (2013), l’image d’un visage féminin figurée par la planète Vénus en référence à la mythologie.

L’exposition Images rémanentes renforce notre réflexion de la représentation du corps de la femme à travers la culture visuelle et l’histoire de l’art. Les artistes le redéfinissent autrement en des langages aux articulations polysémiques : formelles, matérielles, textuelles et sensorielles. Par des propositions parmi lesquelles le corps féminin est (re)signifié en de nouveaux canons, Maude Bernier Chabot, Brie Ruais et Elizabeth Zvonar laissent des traces sensibles d’une conscience saisissante d’une histoire des femmes.


 
Détenteur d’une maîtrise en muséologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Jean-Michel Quirion est travailleur culturel, auteur et commissaire indépendant. Il travaille actuellement au Centre d’artistes AXENÉO7 situé à Gatineau. À Montréal, Quirion s’investit également au sein du groupe de recherche et réflexion CIÉCO : Collections et impératif évènementiel/The Convulsive Collections. En tant qu’auteur, il contribue régulièrement à Ciel variable, ESPACE art actuel, ainsi qu’à Vie des Arts.