De la dictature au temps du néo-libéralisme

Il est remarquable que la dictature soit à présent contagieuse,
comme le fut jadis la liberté.
Paul Valéry 1 

D’emblée, l’idée de dictature évoque un régime politique dont l’autorité s’appuie la plupart du temps sur une seule personne. Depuis à peine deux siècles, ce pouvoir s’érige parallèlement aux régimes démocratiques qui reposent, en principe, sur les libertés fondamentales garanties par l’État. Mais il faut aussi rappeler que cette notion de dictature ne se contente pas d’une seule vision autoritaire. En souhaitant renverser l’injustice causée par les privilèges de classes, Karl Marx envisageait la dictature du prolétariat comme un passage obligé afin de parvenir à un monde commun plus juste et plus équitable. D’autres, de nos jours, devant l’urgence de stopper radicalement le réchauffement climatique, se demandent s’il ne faudrait pas en arriver à un écologisme imposé afin de remédier au laxisme des régimes démocratiques incapables d’accélérer le processus au détriment de nos libertés de consommateurs. Autrement dit, en tant que forme de gouvernance, la dictature répond à différentes idéologies exigeant soit l’ordre ou l’équité. Mais, de façon plus subtile, ne peut-elle pas aussi s’exercer au sein même de la logique démocratique ?

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le poète et philosophe Paul Valéry s’étonnait de la montée des dictatures dans une Europe qui s’était tant battue pour la liberté. Cet essor ne semble pas se démentir de nos jours et emprunte désormais plus d’une avenue. Certes, il y a le populisme qui gagne du terrain, mais il peut aussi se développer au sein de nos sociétés consuméristes où certaines valeurs s’imposent, notamment par l’intermédiaire de la publicité ou « l’art de vivre ». Ainsi, des modèles de beauté, de style de vie, se proposent à partir d’images véhiculées à travers les médias. Cette dictature de la beauté, de la réussite et de la performance à tout prix est souvent reflétée par la mise en valeur des biens de consommation. Comme l’explique Dominique Bourg 2 , le néolibéralisme impose depuis des décennies sa puissance économique au-delà de notre souveraineté politique. Comme lieu de décision, la politique renie sa souveraineté au profit des instances économiques, voire technologiques, qui commandent nos façons d’agir, mais aussi de penser. La dictature n’a donc plus nécessairement à voir avec un régime qui s’exerce sous le contrôle d’un seul tyran. Bien au contraire, sa tyrannie se démarque subtilement par le biais de divers réseaux sociaux et plateformes publicitaires, lesquels formatent nos comportements, par exemple à travers des algorithmes qui nous suggèrent des produits ou des activités. Discrètement, ces phénomènes sociaux basés sur l’emprise de l’autre sur soi nous contraignent, selon les mots d’Alain Accardo, à une « servitude involontaire 3  ». Devant ces diktats du marché auxquels nous consentons, souvent aveuglément, certains discours critiques que promeuvent les artistes se révèlent éclairants.

Intitulé La dimension éthérique du réseau 4 , le livre de l’artiste-photographe Benoit Aquin souligne, par des images prises sur plusieurs continents et dans des pays de toutes allégeances politiques, ce qu’il nomme la « dictature de l’efficacité ». On y voit des paysages urbains où prolifèrent des antennes-relais de téléphonie mobile et des réseaux électriques, mais aussi des personnes rivées à leur cellulaire. Dans un texte qu’il adresse à une certaine Elena, Anton Bequii, l’alter ego imaginaire de l’auteur, fait part de ses inquiétudes quant aux dérives technologiques. Il constate l’horrible contexte dans lequel l’humanité se déploie et se questionne sur le pouvoir de l’art, sur ce qu’il peut insuffler de bon dans les circonstances. Et pourtant, alors que, pour certains, cette logique mortifère annonce de sombres jours; pour d’autres, la multiplication du réseau des télécommunications laisse entrevoir une meilleure expérience de notre environnement immédiat. Car il faut l’avouer, ce monde hyper-connecté est aussi la nouvelle norme souhaitée par « l’industrie du bonheur ». L’exposition Nos jours heureux, présentée au Centre canadien d’architecture, à l’automne 2019, cherchait, entre autres, à mettre en lumière notre qualité de vie assujettie aux nouvelles technologies. Pour le commissaire Francesco Garutti, qui s’est entretenu avec Aseman Sabet, cette façon de quantifier le bonheur au sein du « capitalisme émotionnel » est en symbiose avec une économie néolibérale pour qui le bien-être est dicté par notre soumission à une vie programmée. De son côté, afin de déjouer ce néolibéralisme autoritaire, l’artiste Julien Prévieux se réapproprie les outils engendrés par le système de quantifications. Il explique, dans un entretien qu’il nous a accordé, qu’en décortiquant les principes des technologies de mesures, d’évaluation et de surveillance des individus, son travail « ouvre un champ de recherche critique des modèles actuels de société de contrôle. »

Dans la sphère de représentation dans laquelle l’art s’expose, celui-ci peut agir comme un contre-pouvoir. L’artiste chilienne Voluspa Jarpa, dont certaines interventions font l’objet d’une analyse par Diogo Rodrigues de Barros, a pour souci de rappeler au peuple chilien l’importance de garder en mémoire les souffrances qu’il a subies durant le régime dictatorial d’Augusto Pinochet. En faisant ainsi se rencontrer l’art et la politique, Jarpa invite les Chiliens à réfléchir à leur responsabilité citoyenne. Cette relation entre art et politique s’impose aussi lorsqu’il s’agit de résister à des décisions gouvernementales qui se prennent de plus en plus au détriment de la liberté artistique. C’est ce que rappelle brièvement Juliette Soulez alors que certains artistes et commissaires de l’Europe de l’Est, en Pologne et en Hongrie notamment, s’opposent à la volonté des autorités politiques de museler les institutions culturelles et le discours critique. Cette opposition a pour but de maintenir des espaces libres de discussions afin d’alimenter le débat sur des enjeux sociaux dont font fi les pouvoirs publics. C’est aussi en référence au phénomène de la post-démocratie que Cristina Moraru analyse, dans son texte, diverses propositions artistiques qu’elle considère être des zones non consensuelles, des espaces disposant d’un autre regard sur la vie en société. Cette tension entre art et politique est également analysée dans le texte d’Umut Ungan qui s’appuie surtout sur l’esthétique conflictuelle d’Oliver Marchart; selon l’auteur, pour être critique, l’art doit investir la sphère sociale des luttes à partir de laquelle artistes et citoyens se rencontrent. Ce rapprochement semble enfin être aussi essentiel lorsque l’art n’est plus considéré comme un produit, mais comme une façon d’aborder la vie et du moment qu’il n’est plus présenté sous sa valeur d’échange, mais plutôt comme valeur d’usage. C’est ce que privilégiait déjà Gustav Metzger, dans les années 1970, en promulguant la grève de l’art et en tournant le dos au système de production du monde de l’art, comme le rappellent Ariane Daoust et Aline Ginda dans leur texte sur la dictature de la croissance.

Pour compléter ce dossier, Samir Gandesha aborde, dans la section « Débat », une autre forme de dictature, cette fois associée à la morale que souhaite exercer une certaine faction de la gauche identitaire alors qu’elle cherche de plus en plus à imposer sa vision des choses à ce qui est moralement permis ou non, sans invitation au dialogue. Cette section, que nous inaugurons avec ce numéro, a pour but d’offrir des réflexions sur l’expression artistique susceptibles d’engendrer des points de vue contraires. Enfin, la section « Événements » propose les textes de Joni Low et d’Alexia Pinto Ferretti, ayant tous deux pour sujet les pratiques d’artistes autochtones. S’ensuivent la section « Comptes rendus », dans laquelle onze textes se penchent sur des expositions récentes, ainsi que celle consacrée aux ouvrages reçus.

 


1. Paul Valéry, « Au sujet de la dictature », dans Regards sur le monde actuel et autres essais, Œuvres, tome II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 981.
2. Dominique Bourg, Le marché contre l’humanité, Paris, PUF, 2019.
3. Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Paris, Agone, 2013.
4. Benoit Aquin, La dimension éthérique du réseau par Anton Bequii, Arles, Éditions Photosynthèses, 2019.